Littérature et jeu vidéo. Deux de mes violons d’Ingres dont je suis heureux de voir le serpent célébrer un peu l’union en ce mois de mars indécis et ses giboulées transitoires entre un hiver absent et un printemps qui n’est qu’un avant-goût de l’été insupportable avant qu’enfin je puisse m’épanouir à nouveau dans l’automne baudelairien. En notre époque où la vulgarisation du jeu vidéo par des vidéastes aussi talentueux qu’un rappeur contemporain assimile les loisirs ludiques à des loisirs d’illettrés, il n’est jamais superflu de toujours souligner que certains joueurs ont appris à lire et même traînent parfois un goût voire une carrière littéraire ! A l’image de votre dévoué par exemple, mais trêve d’auto-fellation, et abordons dans le cadre de notre mois érudit le sujet de cette bafouille. 

De la plume à la manette, pourquoi pas après tout

Gamin je découvris la série animée L’île au trésor, dont j’appris plus tard qu’elle était adaptée du roman éponyme de Robert Louis Stevenson (1850-1894). Ce qui m’amena à lire le roman et à m’intéresser à l’auteur, dont je dévorai par la suite L’étrange cas du Dr.Jekyll et de Mr.Hyde. Ce roman était bouleversant, l’histoire de cet honorable médecin à la fois coupable et victime de lui-même et de son côté obscur avant même que l’on entende parler de Star wars m’avait fasciné, comme de nombreux avant moi et de nombreux après moi sans doute. Aussi, quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre que ce titre éminent de la littérature fantastique avait été adapté sur NES.

Pas de quoi être fier…

Surprise oui, car le côté éminemment sombre de l’histoire et toute la réflexion conséquente ne sont évidemment guère compatibles avec une console de jeu, ustensile d’usage familial et ludique. Comment faire ressortir toute la profondeur de l’oeuvre sans égarer le public ni scandaliser la brave maman ricaine conservatrice soucieuse d’élever ses ovules développés dans le respect de l’American way of life ? Et bien tout simplement en proposant un jeu qui diminuerait l’intensité dramatique de l’oeuvre originale, mais en l’espèce qui verse dans une autre intensité dramatique, celle de la daube ludique. Et mon moi obèse, glouton et néanmoins gourmet l’annonce de suite : la seule daube qui vaut le coup d’être savourée, c’est le boeuf en daube.

Mais…qu’est-ce que c’est que cette matière ?

Dr.Jekyll & Mr.Hyde est avant tout un jeu sans objet. Les adaptations de romans étaient déjà rares à l’époque, et le peu qu’on trouvait témoigne à posteriori de la difficulté de l’entreprise. Correctement adapter un roman en jeu vidéo est en effet bien plus compliqué que correctement adapter un film en jeu vidéo, et quand on voit à quel point le mariage entre jeu vidéo et 7ème art a donné plus dans l’immonde que dans le sublime, je n’ai aucune hésitation à le crier haut et fort de tout mon coffre de gros sac de 136 kilos : la place de la haute littérature n’est pas sur console, mais sur les rayonnages d’une bibliothèque. Surtout pour respecter un peu ces deux domaines qui me sont chers : le jeu vidéo dans le salon, la littérature dans la bibliothèque ! Et ce même si la bibliothèque est précisément dans le salon, vous me suivez…

Si, il s’agit bien de l’époque victorienne, et pas des alpes suisses…

Le jeu, sorti en 1988, développé par Advance Communication et édité par Toho/Bandai (à qui on doit aussi le fécal Godzilla sur cette même NES), a d’ores et déjà tout de ce qui fait le parfait sous-produit. Sa réalisation est simplement lamentable et dépasse même les critères les plus péjoratifs du ratage technique. La laideur générale en ferait, pour paraphraser le sergent Hartman, un vrai chef d’oeuvre de l’art moderne. On parcourt des rues censément typées de l’époque victorienne dont le rendu est si foireux qu’on ne les distinguerait même pas des coins les plus déserts de la campagne périgourdine. Or, pour conserver un semblant de cohérence avec le titre même du jeu, l’action n’aurait-elle pas trouvé meilleur théâtre dans des rues londoniennes de l’époque victorienne ? Votre honorable docteur se retrouve à déambuler benoîtement dans des décors basiques et plats, entouré de ses concitoyens…

Les screenshots en Mr.Hyde sont presque acceptables…

Concitoyens qui lui en veulent pour le moins car à nouveau, l’incohérence est ici manifeste. En effet, vous ne pourrez faire deux pas sans voir toute une population d’ailleurs fort hétéroclite vous déclarer la guerre. Tout le monde, oui, tout le monde veut la mort de cet infortuné praticien qui n’a rien d’autre pour se défendre que sa canne… Mais à nouveau, pourquoi ? Cet homme dont la vie est mise au service de la santé des autres, et donc un notable dans cette localité à la mode victorienne passée à la sauce petit village d’Alsace, est donc le monstre à abattre, et ne peut se défendre. Traduction en termes ludiques : le jeu est simplement injouable et dégouline de frustration comme mes narines ont dégouliné de mucosités lors de ma grippe du mois de février.

Voilà pour le cas du Dr.Jekyll. Mais qu’en est-il de Mr.Hyde ? Eh bien, le négliger serait fautif car il s’agit paradoxalement de la partie la moins ratée du jeu, même si elle est à cent lieues d’être acceptable. Une fois votre jauge de stabilité mentale (c’est moi qui la baptise ainsi) en déséquilibre avéré, votre bon professionnel de santé cède la place à son alter ego maléfique, Mr.Hyde et enfin, le jeu acquiert presque une ambiance et un intérêt sur le papier. Il dispose désormais de moyens réels de se défendre et même d’agresser, et l’environnement renoue enfin avec l’image obscure et terrifiante des bas-fonds de l’Angleterre de la fin du XIXème. Mais opérons à nouveau une traduction en termes ludiques : si la partie Mr.Hyde est plus excitante, elle a oublié de se conformer aux canons du jeu vidéo en ne proposant que toujours la même action confuse, déséquilibrée et surtout, dénué de ce plaisir attendu qui motive à insérer une cartouche dans une console. Et pour finir, imaginez-vous la gueule de la bonne maman ricaine en découvrant que finalement, le jeu serait même plus intéressant ou disons moins merdique quand on joue le mauvais penchant du héros ! A en hurler d’indignation avant de se repasser le discours de l’investiture de Ronald Reagan et de dire au gentil daddy de sortir le gamin du salon pour lui apprendre de saines activités, comme aller s’entrainer à tirer avec le tout nouveau flingue reçu par ledit mioche pour son neuvième anniversaire…

Pour résoudre les problèmes de constipation

C’est quand même ignoble, et encore, l’ignominie a ses bons côtés. ici, peau de zob !

Dr.Jekyll & Mr.Hyde est donc un triple non-sens. Primo, une adaptation de roman  « mature » sur une console « jeunesse » ne peut faire mouche. Secundo, le jeu ne respecte rien de l’environnement pourtant typé et offert avec talent par R.L.Stevenson dans l’oeuvre d’origine. Et tertio, il ignore tout, mais alors tout de ce qui fait un jeu vidéo jouable et construit. On ne sait plus ce qu’il faut y faire, on meurt encore plus rapidement que l’on appuie sur les touches qui ne produisent qu’un effet lamentable (les moyens de défense du pauvre docteur sont aussi étendus que ceux d’un nourrisson). En bref et pour conclure, je viens d’épuiser le peu de patience et de verbiage à propos de ce jeu pour finir autrement qu’en disant, ce qui me démange depuis le départ je l’avoue : ce jeu est une merde. Et si vous trouvez qu’user du mot de Cambronne est un aveu de faiblesse, je rétorquerai que si l’on admet qu’aujourd’hui la merde ait des applications dans le domaine des énergies renouvelables, je ne reconnaîtrai à quiconque le droit de dénier l’usage littéraire de ce vocable commun et qui hélas couvre une trop grande partie de la création contemporaine, du jeu vidéo à la musique en passant par le cinéma et bien évidemment la télévision ainsi que la bouffe industrielle. Merde, merde, et merde !

 

Informations sur le jeu

Plateformes : NES

Genre : Errance infortunée, meme Internet

Développeurs : Advance Communication

Éditeur : Toho / Bandai

Date de sortie : 1988

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