Cinématique, Bibi à Alexandrie

Le mois dernier ressortait Final Fantasy IX sur Nintendo Switch et Xbox One, l’occasion pour les deux constructeurs d’accueillir l’un des piliers du J-RPG 3D de l’époque PlayStation. Si, de ces trois jeux, chaque épisode trouve une place particulière dans la mémoire des joueurs pour des raisons toutes différentes, force est de constater que ce qui a été identifié comme un retour aux sources thématique et ludique fait du neuvième opus un épisode particulier. Sorti en 2001 sur quatre CD, à un moment où la PlayStation arrive doucement à la fin de sa vie, Final Fantasy IX est le dernier épisode à porter dans son identité visuelle cet étrange mélange entre peintures et assets 3D.

Souvent décrite comme féerique, poétique, aussi légère dans sa forme que profonde dans son discours, cette œuvre chorale porte en elle les marques d’un héritage littéraire multiple et marqué. Qu’il s’agisse d’une myriade de références culturelles et textuelles dont je ne pourrai ici qu’effleurer les occurrences, Final Fantasy IX est aussi marqué par le poids de traditions culturelles et littéraires telles que le conte, le roman du XIXe siècle ou, surtout, le théâtre.

Cet héritage hétéroclite est éparpillé dans l’œuvre sous forme de citations, directes ou indirectes, intactes ou transformées, et n’est pas étranger au traitement de certaines intrigues. On verra en quoi la mobilisation d’une telle culture partagée incite le joueur à faire une lecture particulière de ce jeu.

Le jeu des références

Sans être forcément rattachées à une culture littéraire spécifique, et sans qu’elles soient exclusives à cet épisode, les nombreuses références qui ponctuent l’univers narratif de Final Fantasy IX le chargent inévitablement de significations et d’imaginaires plus anciens. Qu’il s’agisse de références religieuses, mythologiques ou littéraires, nombreuses sont les fois où un nom, un mot, un élément du décor nous rappelleront quelque chose qu’on a lu quelque part ou qu’on nous a raconté dans un contexte qui dépasse largement celui du jeu vidéo. Quand ce n’est pas carrément dans un rapport de fascination à l’univers livresque que nous plonge le jeu.

Mythes et religions

Rappelons pour commencer que l’univers de Final Fantasy est tout entier pétri d’un ensemble d’éléments empruntés à des cultures diverses, allant des religions aux mythologies en passant par les classiques littéraires. Cette série de références hétéroclite plonge le joueur dans un bain de cultures et de souvenirs qu’il saisira ou non selon ses affinités et son parcours de lecteur.

La destruction du Léviathan. Gravure de Gustave Doré (1865) (source : Wikipédia)

La destruction du Léviathan. Gravure de Gustave Doré (1865) (source : Wikipédia)

Les cultures religieuses et mythologiques se retrouvent largement dans les différentes « chimères » que le joueur peut invoquer grâce aux pouvoirs de Dagga et d’Eiko. À l’exception de quelques-unes qu’il est difficile de rattacher à une référence extérieure, toutes sont liées aux mythologies hindoue, nordique, arabe ou judéo-chrétienne, et ne conservent parfois que le nom ou une vague parenté avec leur modèle. Shiva est ainsi un dieu du panthéon hindou bien éloigné de la femme de glace qui vient prêter main forte à nos compagnons. Quant à Ifrit, il est, comme Bahamut, issu de la mythologie arabe : il s’agit d’un djinn, une créature surnaturelle qui peut prendre plusieurs formes et peut influencer l’esprit des êtres humains. Bahamut est, quant à lui, présent aussi dans la culture judéo-chrétienne, où il est décrit tantôt comme un dragon tel qu’on le connaît, tantôt comme un poisson-baleine qui soutient le monde.

De même pour Léviathan, présent à la fois dans la Bible et dans le Talmud, qui ne fait pas défaut à sa réputation de monstre marin aux effets dévastateurs. Comme dans de nombreux autres univers ludiques, la culture nordique n’est pas en reste : le loup Fenrir, fils de Loki, ou le puissant Odin, se retrouvent, eux aussi, parmi les chimères que le joueur peut invoquer. Ainsi tout au long de l’aventure, le joueur sera côtoyé par ces cultures et ces mythologies différentes qui nourriront son imaginaire.

Les personnages, réceptacles culturels et littéraires

Les personnages de Final Fantasy ne sont pas en reste, leur nom évoquant souvent des œuvres littéraires ou des personnages fictifs venus d’autres horizons culturels. Le plus connu reste Cid, omniprésent et polymorphe dans l’univers de Square. Ici, il est le roi du royaume de Lindblum, transformé en puluche par sa femme jalouse. Comment ne pas y voir le personnage de Corneille dans la pièce éponyme qui raconte l’histoire de Rodrigue, partagé entre son amour pour Chimène et l’honneur de sa famille qui le pousse à tuer le père de sa bien-aimée ? Ce qui est étonnant, c’est de voir comment le nom seul, porté par un personnage qui ne partage guère plus qu’un certain sens de la vertu, sait mobiliser chez le joueur une série d’images qui enrichiront sa perception du roi de Lindblum.

La déesse Freyja, illustration d'Arthur Rackham pour L'Or du Rhin de Richard Wagner, 1910. (source : Wikipédia)

La déesse Freyja, illustration d’Arthur Rackham pour L’Or du Rhin de Richard Wagner, 1910. (source : Wikipédia)

Ainsi Freyja, chevalier dragon de son état, poursuit sans relâche son maître dont elle est éprise : son nom, celui de la déesse nordique de l’amour, de la richesse, de la guerre et de la fertilité, crée chez le joueur averti une attente à propos de ce personnage qui garde un voile de mystère autour de son passé et de sa personne. Même des personnages secondaires comme Cina sont concernés : il est le personnage d’une tragédie éponyme de Corneille (Cinna) racontant une conjuration contre Auguste dans la Rome antique. Voir un tel nom attribué à ce personnage disgracieux, maladroit et affublé d’un défaut de langage ne fait qu’accroître l’effet comique qu’il porte tout au long de l’aventure.

Difficile, enfin, de ne pas voir dans Djidane le héros du Voyage en Occident, roman chinois du XVIe siècle qui a inspiré bon nombre d’histoires contemporaines, dont Dragon Ball, tant le parcours du voleur à queue de singe suit un voyage initiatique et existentiel. Les références ponctuelles à la littérature sont donc un moyen efficace de charger immédiatement un personnage, un monstre ou un objet (pensons à l’épée Excalibur) d’une signification forte et d’une aura particulière.

Les livres, c’est la vie

Mais ce n’est pas seulement par à-coups que la littérature s’invite dans le jeu qui bien souvent fait appel à la culture livresque comme puissance magique et indépassable. Il suffit de voir que ce n’est qu’à la bibliothèque de Daguéréo qu’il est possible de changer le nom d’un des personnages jouables, et ce grâce à un livre ! L’inéluctabilité du choix ainsi que la difficulté à y accéder ne rendent cette possibilité que plus précieuse. De même, les Mogs que vous croisez partout dans le monde inscrivent votre progression dans un gros livre sans lequel la progression serait perdue. On peut certes comprendre le choix du livre comme la volonté de coller à l’univers fictionnel, mais il accroît l’importance du livre comme artefact magique.

Lovecraft, boss de la bibliothèque d'Alexandrie

Lovecraft : les livres, faut s’en méfier. (source : Wikisquare FFDream)

Magique et parfois dangereux, comme ce livre juché au sommet d’une étagère de la bibliothèque d’Alexandrie (dont la disparition dans notre réalité ne rend le lieu que plus merveilleux) qui s’avère être Lovecraft un boss puissant dont il faut comprendre le comportement pour espérer le battre. Sans compter que son nom est une référence explicite à l’auteur de science-fiction à l’origine du mythe de Cthulhu.

Scène de Final Fantasy IX dans la ville de Tréno, laboratoire de Maître Totto

Quand Steiner exprime son respect pour quelqu’un, on sait qu’il ne ment pas (source : chaîne YT de TrunkhanVideos)

Le respect pour le savoir livresque est d’ailleurs partagé par les différents personnages, et le profond respect de Dagga pour maître Totto, son ancien précepteur à Alexandrie, illustre assez bien ce rapport à la culture écrite et à ses dépositaires. La littérature orale, transmise de génération en génération n’est d’ailleurs pas en reste : le grand-père de Bibi était un puits de connaissances, tout comme le vieux Mog qui sert de tutoriel pour le joueur. Le livre est donc un élément omniprésent et chargé d’une signification particulière dans Final Fantasy IX. Mais le jeu est aussi travaillé de l’intérieur par des logiques narratives et stylistiques issues de la littérature.

Un affleurement médiatique

Après deux épisodes fortement marqués par la science-fiction et des éléments futuristes, Final Fantasy IX renoue avec le traditionnel univers de fantasy qui faisait le charme des premiers épisodes. Mais cet univers participe d’un certain nombre de traditions littéraires qui lui donnent ce ton si particulier.

Une ambiance de conte

Il est étonnant, en premier lieu, de voir autant d’animaux et de créatures humanoïdes vivre avec des humains. Dès l’entrée dans la ville d’Alexandrie avec Bibi, on se retrouve au milieu d’hippopotames qui courent dans la rue et c’est une souris qui décide de l’aider à voir le spectacle depuis les toits de la ville. Plus tard, on rencontrera des oiseaux – Maître Totto en est un – et d’autres créatures animales qui nous plongent immédiatement dans une impression de conte ou de fable.

Zone de mog dans la Forêt Maudite, Final Fantasy IX

La Forêt Maudite. C’est toujours bon signe de croiser un Mog. (source : JVC)

Cette impression est d’autant plus forte que les environnement mystérieux et oniriques se multiplient : il suffit de penser à la Forêt Maudite dans laquelle l’Aérothéâtre s’écrase dès le début de l’aventure, qui n’est pas sans rappeler un lieu habituel des contes, où l’étrange se mêle à la poésie, où un lieu amène peut vite devenir oppressant et inquiétant.

Certains schémas narratifs semblent emprunter leur cohérence au conte, à l’instar de certaines actions se répétant trois fois – les trois Valseurs – ou des personnages types comme le preux chevalier – Steiner – et la princesse – Grenat – qui seront détournés au contact d’autres influences médiatiques et artistiques. Il faut souligner aussi le travail sur la langue et sur les différents registres avec lesquels jouent les auteurs. La langue dit beaucoup sur les personnages, montrant le changement du personnage de Grenat devenant Dagga, l’effarouchement de Steiner face aux grossièretés de Djidane, la touchante mélancolie de Bibi ou le lyrisme de Freyja. Chaque personnage est ainsi caractérisé par un signe langagier particulier, si bien qu’il est parfois possible de le reconnaître même lorsqu’il est hors-champ.

Comme un air de roman

Illustration de Lindblum, ville-forteresse industrielle

Lindblum, haut-lieu de l’industrie de la Brume devant sa renommée à ses quartiers ouvrier et théâtral. (source : Final Fantasy Fandom)

Et cette dimension chorale, variée et colorée contribue à rattacher le jeu à la tradition romanesque occidentale du XIXe siècle, marquée par un foisonnement de récits situés dans un univers fictionnel bien défini. Les différents environnements que traverse le joueur semble renouer avec le roman d’apprentissage.

Le paysage urbain industrialisé de Lindblum le plonge dans une sorte de Zola décalé et la contamination de l’industrie dans tous les contextes de vie (on pense ici au village agricole de Dali et à son usine à Mages Noirs souterraine) rappelle la fascination des romanciers du XIXe siècle pour le développement massif et incontrôlable de l’industrie. La brume rappelle ainsi le charbon, dont la puissance n’a d’égales que les maladies et les souffrances qu’il entraîne.

Cinématique Final Fantasy IX, Bibi et Puck avant le spectacle à Alexandrie

On est pas bien là, derrière les nobles ? (source : JVC)

L’accent mis sur les différentes classes sociales achève de rapprocher l’univers diégétique de ses hypotextes romanesques. Les nobles d’Alexandrie et de Tréno, les pauvres de la ville de départ qui s’entraident et vivent depuis les toits les spectacles réservés à la haute société, les classes laborieuses de Lindblum, sont autant de catégories largement dépeintes chez ces mêmes romanciers dont l’ambition était de dresser un tableau vivant et complet de leurs contemporains.

L’illusion comique

Mais l’influence littéraire et médiatique la plus évidente et la plus forte reste celle qui est liée au théâtre. Dans Final Fantasy IX, le théâtre et la théâtralité sont omniprésents, jusqu’à influencer le gameplay et l’histoire. Bien sûr, l’intrigue initiale n’est pas anodine : le groupe de voleurs des Tantalas arrive à Alexandrie pour kidnapper la princesse au cours de la célèbre pièce Je veux être ton oisillon (vivier, à son tour, de références, que ce soit l’auteur Lord Hayvon qui rappelle Lord Byron, Cordelia et le Roi Lear, deux personnages de la pièce de Shakespeare), et c’est là une occasion pour multiplier les effets d’illusion théâtrale.

Pendant la pièce "Je veux être ton oisillon" dans Final Fantasy IX

Même la lune est fausse. Extrait de « Je veux être ton oisillon » de Lord Hayvon (source : JVC)

Le spectacle est faux comme le montrent les combats de magie factice et les duels à l’épée entre Djidane et Frank, mais c’est surtout un prétexte, comme souvent dans les pièces de théâtre (pensons à L’illusion comique de Corneille), pour mener à bien un projet secret. Dans cette optique, on peut même voir dans la forme du combat au tour par tour, dans un théâtre présenté au début de chaque affrontement, une manière de prolonger la théâtralité jusque dans le gameplay.

L’illusion théâtrale se retrouve dans certains lieux d’inversion comme le château d’Ypsen où les armes les plus faibles deviennent les plus puissantes, et dont le nom est une référence double : Ypsen est un voyageur et auteur de théâtre qui constitue une source d’inspiration pour Djidane, et rappelle Ibsen, auteur de théâtre norvégien ayant notamment travaillé sur la folie.

La contamination du théâtre peut se voir jusque dans les formes narratives et visuelles dont est fait le jeu : les différents tableaux dans lesquels le joueur évolue rappellent des scènes de théâtres aux décors somptueux mais faux – et l’effet « peinture » des décors de Final Fantasy IX accentuent cette impression – et les dialogues rappellent les répliques théâtrales, jusqu’aux monologues, aux scènes isolées, aux apartés – quand un personnage parle entre parenthèses dans le jeu – autant de conventions discursives qui n’auraient pas de sens pour un joueur ignorant les conventions théâtrales.

Steiner et Beate se rencontrant enfin, menés en bateau par la lettre d'Eiko à Dijidane

L’intrigue de la lettre d’Eiko : comme un air de dénouement comique (source : chaîne YT de Ramza411sb)

Certaines intrigues, enfin, empruntent leur schéma et leur esthétique aux arts de la scène et aux intrigues théâtrales. Pensons par exemple au quiproquo entre Steiner et Beate qui lisent tous deux une lettre qui ne leur est pas adressée (c’est Eiko qui l’écrit pour Djidane avec l’aide de Maître Totto pour lui déclarer sa flamme) et pensent tous deux que c’est l’autre qui leur a fait parvenir. Les coups de théâtre, les longues tirades lyriques (Kuja en premier lieu), les situations de dilemme (Beate et ses hésitations entre honneur et justice), sont constitutifs de ce jeu qui place le joueur comme face à une pièce.

Conclusion

Final Fantasy IX se voit traversé et informé par une série de références et de codes médiatiques qui placent la littérature au cœur de son discours. La fascination pour un savoir livresque magique et la proéminence de la théâtralité en font un jeu qui baigne dans des références culturelles partagées et diffuses dans notre culture. Sans doute est-ce lié à la localisation qui a adapté certaines références pour nous les rendre plus compréhensible, et il y a fort à parier que la réception du jeu au Japon était différente.

Peut-être que le fait que Final Fantasy IX a été en partie développé à Hawaii y soit pour quelque chose dans l’importance de la culture occidentale et des éléments narratifs. Quoi qu’il en soit, ce qu’on remarque, c’est que ces affleurements à une culture commune littéraire tendent à s’estomper et se raréfier à mesure que l’aventure progresse. Comme le but de ces appels intermédiatiques était de venir chercher le joueur là où il est, dans ses référents culturels, pour le transporter dans un autre univers et lui faire apprécier à plus juste valeur les dénouements grandiloquents touchant à des considérations métaphysiques et surnaturelles auxquels la série nous a habitués.

Ainsi, l’histoire n’est pas totalement étrangère au joueur qui colore de son expérience de lecteur les éléments narratifs qu’il rencontre. Quoi qu’il en soit, le discours autour de la présence de la littérature dans Final Fantasy IX et dans la série en général n’est certainement pas tari avec ce texte, et gagnerait à être poursuivi au-delà des lignes de ce site.

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