Scandale de surface, problèmes de fond

Esther Rantzen, présidente de l’association anglaise de lutte contre les violences infantiles Childline, considère la séquence « répugnante et révoltante », et ouvre son communiqué par ces mots : « Violence against children is not entertainment, it’s not a game », avant d’expliquer qu’une telle séquence pourrait traumatiser une victime desdites violences, voire faire office déclencheur chez les bourreaux potentiels, pour finir par une saillie sur la banalisation de la violence domestique et une accusation frontale à l’encontre de Quantic Dream, en qualifiant la séquence de répugnante, et en affirmant que les créateurs du jeu devraient avoir honte… Proposition : interdiction pure et simple du jeu, ou tout au moins la censure de la scène incriminée.

Andie Burrows de la NSPCC s’aligne sur le même discours : « Any video game that trivialises or normalises child abuse, neglect or domestic violence for entertainment is unacceptable« , laissant lourdement et maladroitement sous-entendre que la séquence oeuvrerait à la banalisation des violence domestique, voire tiendrait du torture porn pour esprit malade – Peter Saunders de la National Association of People Abused in Childhood soutient explicitement cette même position en affirmant sans détour « Abusers will get off on this stuff » -. L’Australie est elle aussi de la partie, avec la même terminologie, celle de l’instrumentalisation des violences faites aux enfants et aux femmes dans le cadre du divertissement. Sujet sensible s’il en est, donc, et pour une cause littéralement inattaquable qui plus est. Pourtant, c’est bien connu, l’enfer est pavé de bonnes intentions, et l’apparente simplicité du débat cache sous sa lisse surface des ramifications plus complexes et malheureusement insidieuses, sous couvert de lutte pour la protection de l’enfance. Voyez plutôt…

Ces attaques explicites et implicites obligent non seulement le studio mais aussi ceux qui décident de se frotter au problème à enfoncer des portes ouvertes, de par la sensibilité du sujet en question : non, David Cage ne fait pas l’apologie de la violence envers les enfants, regardez, on est du coté de la victime, de l’enfant et de l’androïde, pas du père brutal, oui, c’est une cause extrêmement importante, non, il ne faut pas faire l’apologie de la violence…etc. Ce débat confine au « c’est méchant d’être méchant, c’est gentil d’être gentil » à cause non seulement de la gravité des accusations proférées, mais aussi de leur unilatéralité manichéenne, faisant un procès d’intention à David Cage sans appel, en mode « juge et bourreau ».

Julien Chièze, dans sa vidéo dédiée à la question, tombe à pieds joints dans le piège en tentant de défendre avec plus ou moins de pertinence la cause de Quantic Dream, non pas par manque de bonne volonté ou par bêtise – car il faut reconnaître que les contenus qu’il propose se sont bonifiés depuis sa rupture avec Gameblog, que l’on apprécie la personne ou pas -, mais parce qu’il joue avec des dés pipés, acceptant de fait de danser sur le terrain miné devenu le cadre du débat en question. Sans entrer dans les détails, il rappelle que l’on incarne les gentils, que la mécanique de gameplay nous permet de – et surtout nous invite à – éviter le pire, que nombre de jeux sont beaucoup plus violents et ne se sont pas fait mettre à mal – il oublie néanmoins le fait que dès que l’enfance est en jeu (vidéo), le sujet est tabou, comme nous le rappelle la transformation en nounours démoniaques les enfants maudits hantant l’école du premier Silent Hill dans sa localisation européenne -, idem pour des oeuvres cinématographiques et littéraire – parmi lesquelles on trouve des chef d’oeuvres reconnus -. Il mentionne aussi à juste titre qu’une des mécaniques courantes lorsque l’on dénonce quelque chose, campagnes de prévention routière, anti-tabac et autres, et qui a prouvé son efficacité, c’est le recours à l’image choc. Bref, il a raison… mais il se trompe lui aussi de combat.

Outre les confusions entre violence générale et violence dans ce contexte spécifique (on ne peut pas mettre sur un même plan l’éclatage de zombie et la violence psychologique) et autres approximations qui à mon sens nuisent à son message, choisir de défendre la position de David Cage, sa moralité, c’est, je le répète, se tromper de combat, se tromper d’enjeux. Car la victime, ici, c’est l’expression vidéoludique dans son entier, rien moins que ça.

On le remarque immédiatement, les accusations relayées par la presse trahissent une méconnaissance abyssale du medium vidéoludique. Pas un instant le fait que les jeux Quantic Dreams s’adressent à un public adulte, averti, PEGI à l’appui, n’a été abordé par les associations impliquées, par exemple. Pire, lorsque cet élément légitime a été mentionné, il a été balayé comme une justification a posteriori d’un David Cage acculé, tel un pervers démasqué qui tente de justifier ses actes. Pourtant, ce système PEGI existe précisément pour que nos têtes blondes ne se trouvent pas confrontées à des images et situations qu’elles ne pourraient supporter ou assimiler. Mais ces accusations vont en fait plus loin qu’un simple péché de méconnaissance du domaine. Le noeud du problème, le vrai, pourrait se résumer au choix du champ lexical employé par les associations : chacune des interventions relayées par la presse parle de divertissement, d’entertainment, dans la langue de Donald Trump. Le jeu vidéo est assimilé et réduit de façon prescriptive à sa seule dimension de distraction. Nous le savons, le domaine vidéoludique est autrement plus riche qu’un simple passe-temps pour occuper les gosses et tromper l’attente chez le médecin ou entre deux trains et ne se limite pas à cette approche fonctionnelle et réductrice.

Alors la question est simple : comment en arrive-t-on là, à une situation aussi absurde, où des personnes animées par de bonnes intentions, à l’évidence, se permettent néanmoins de prescrire les règles de conduite et d’évaluer la légitimité et non légitimité d’un contenu, au sein d’un domaine qu’ils ne connaissent tout simplement pas – car, rappelons-le, Esther Rantzen réclame l’interdiction du jeu et exige le retrait pur et simple de la scène incriminée – ? Et la réponse, comme souvent, s’avère plus complexe qu’il n’y parait de prime abord car elle se connecte à un autre débat vieux comme le jeu vidéo. Mais abordons ensemble les ramifications de cet épineuse controverse, cher lecteur curieux et passionné! 

2 réponses
  1. suny2000
    suny2000 dit :

    Très bon article.
    La violence à l’égard des enfants devient tabou : un producteur m’expliquait que ce n’est pas possible de montrer un enfant recevant une baffe dans un dessin animé, même si cette claque est la pour parler aux enfants d’une vraie réalité.
    De même, le club des 5 vient d’être re-traduit : toute la violence envers certains personnages à été censurée (et le vocabulaire apauvri: https://www.actualitte.com/article/monde-edition/le-club-des-5-la-nouvelle-traduction-qui-laisse-sans-voix/28217)

    Jeu vidéo, livre pour enfants : les deux sont des oeuvres, plus ou moins artistiques, et qui ont leur efficacité propres pour exprimer des idées sensibles en toute légitimité.
    Je pensais qu’on etait loin de ces débats stériles et élitistes en 2017, mais non…

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    • Toma Überwenig
      Toma Überwenig dit :

      Merci pour ton commentaire!

      Tu as raison de recadrer la chose, car il y a deux aspect tout à fait distincts qui se croisent ici : d’un coté l’intégrité du jeu vidéo en tant qu’oeuvre (que l’on peut effectivement mettre en parallèle avec la littérature pour jeunesse, j’te dis pas si les éditions Le Sourire Qui Mord sortaient leurs livres éducatifs aujourd’hui^^!), et de l’autre l’édulcoration du débat, le nombre de zones rouges, d’éléments exclus d’office de l’espace de discussion, sans discernement autre qu’une volonté, à l’origine bienveillante mais qui vire au dictatorial, de laisser l’espace de débat « propre » (malsain, hein, dit comme ça…).

      A l’origine, les débats étaient sensé nous permettre d’aborder les zones grises, de désambiguïser les cas complexes, mais la dictature de la bienpensance nous a forcé au rétropédalage, augmentant drastiquement le nombre de tabous dans l’espace de discussion.

      L’enfer est pavé de bonnes intentions…

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