L’art et le cochon

Nous sommes face à un véritable problème de fond qui dépasse de très loin le cas de David Cage et du trailer incriminé, un problème de perception du vidéoludique qui vient éprouver la nature même du jeu vidéo. Problème que Julien Chièze aborde en fin de vidéo, en une phrase, en parlant de l’inadéquation du terme « jeu vidéo » dans certaines situations, faussant la perception de l’univers vidéoludique des personnes qui lui sont extérieures, reposant sur des postulats erronés quant à la fonction du jeu vidéo, ici considéré a priori comme un medium de divertissement, donc. Et par truchement de questionnements, de problématiques enchâssées, on se retrouve face à une question tellement galvaudée qu’elle est généralement balayée du revers de la main avec dédain, chacun ayant sa réponse qu’il considère comme évidente, comme ne prêtant pas à débat : le jeu vidéo est-il un art ?

La question même agace la plupart des joueurs et acteurs du monde vidéoludique! La chose amusante, par contre, c’est que malgré l’évidence des réponses aux yeux de ceux qui ont un avis sur la question, les réponses varient, et souvent s’opposent. A juste titre d’ailleurs, puisque l’Art est un domaine complexe, aux définitions multiples, évoluant au gré des époques, des courants, et surtout des angles d’approche du domaine.

Afin d’éviter les débats stériles, ne pas nous aventurer dans des définitions à tiroirs tels que « qu’est ce qu’une oeuvre d’art » – ce qui pourrait être intéressant au demeurant mais bon… – , nous allons plutôt faire un parallèle avec le cinéma histoire de cadrer les choses, un parallèle qui s’avérera pertinent à bien des égards, comme nous allons le voir ensemble pas plus tard que tout de suite. Allons-y gaiement, et causons ciné quelques lignes!

Aujourd’hui, le statut d’Art concernant le cinéma est avéré, certifié, on cause de Septième Art avec emphase, bref, pas de doute, c’est de l’Art, pas du cochon! Pourtant, difficile de considérer Sharknado ou la dernière comédie loupée avec l’imbitable Christian Clavier comme des oeuvres d’art, ‘spa ? A juste titre, d’ailleurs. Car le cinéma est un art dans le sens où c’est un medium, un support spécifique – l’image-mouvement comme dirait l’autre – qui permet l’expression artistique, la création d’oeuvre d’arts, au sein d’une production large aux prétentions diverses et variées, et renvoie à l’une des définitions de l’art selon Larousse, qui ne se mouille pas trop :

Création d’objets ou de mises en scène spécifiques destinées à produire chez l’homme un état particulier de sensibilité, plus ou moins lié au plaisir esthétique.

Est-ce que tout film est une oeuvre d’art ? J’en sais rien, mais disons que j’aurais tendance à avoir des doutes concernant une oeuvre opportuniste construite à des fins exclusivement commerciales – dont les productions Asylum comme Sharknado sont friande, ce dernier étant un pur produit visant une niche de bouffeurs de série Z mal renseignés -. Est-ce que certains films sont indéniablement des oeuvres d’art ? Assurément, il suffit de regarder les films de Tarkovski, Kubrick, Gaspar Noé, Eisenstein, Kenneth Anger, certains Godard – que l’on aime ou que l’on déteste -, autant de créateurs qui élèvent en toute conscience le cinéma au rang d’art, et produisent des oeuvres considérées comme oeuvres d’art. L’étude approfondie du medium cinématographique montrera que ça ne concerne pas que les Artistes – reconnus ou autoproclamés -, mais que dans une grande partie de la production cinématographique, on remarquera que chaque élément d’image et de mouvement, chaque travelling, chaque angle de caméra, chaque couleur peut faire sens, peut être vecteur d’intentions, peut être un élément d’expression artistique, obéit ou transgresse un langage cinématographique…etc. Et étudier le cinéma, ses modes opératoires, sa narration nous montrera rapidement que nombre d’oeuvres « populaires », dans le domaine du cinéma « de divertissement » n’ont rien à envier en terme artistique au cinéma dit « d’auteur », mettant à mal les cloisonnements et les a priori. Mais arrêtons nous là avec le cinéma plutôt que de digresser plus avant.

Le domaine vidéoludique est, à l’image du cinéma, un medium d’expression artistique, extrêmement jeune et mouvant, dont les codes se cristallisent et se défont régulièrement, évoluant au rythme des technologies, de l’audace des créateurs, de leurs intentions. Comme dans le cinéma, certains jeux prétendent à être abordés en tant qu’oeuvres d’art, d’autre non. Et comme dans le cinéma, la dimension ludique, divertissante des productions n’exclut en aucun cas la possibilité d’une expression artistique, l’émergence d’un langage vidéoludique, de danse avec les codes…etc. Et n’oublions pas non plus que le vidéoludique est la croisée des chemins entre musique, animation, dessin – pixel art, Cell Shading, je vous aime -, cinéma – car que sont les très justement nommées « cinématiques » sinon des courts-métrages obéissant aux règles du cinéma ? -, c’est un peu cet art qui les regroupe tous, les invoque, tout en imposant sa singularité : l’oeuvre d’art vise à créer une réaction émotionnelle chez un spectateur extérieur – plus ou moins, puisque l’art contemporain et ses installations interactives bouscule régulièrement ces codes -, le vidéoludique inclut le joueur dans l’expérience, ajoute l’axiome de l’immersion par l’action. Mais là aussi, décidons de rester en surface, car le débat est aujourd’hui bien spécifique.

Tout ceci est bien évidemment grossièrement posé, tracé à coups de marqueur sur un buvard et ne convaincra personne de changer son fusil d’épaule. Tant mieux, ce n’est pas mon propos. Car à la question « le jeu vidéo est-il un art », certains, comme moi, considéreront qu’évidemment oui, que l’on parle d’expériences vidéoludiques – peut-être un terme plus ampoulé mais prêtant moins le flanc au malentendu que « jeu vidéo » – à vocation délibérément et explicitement artistique – Journey, Inside, Rez, entre autres -, ou de « simples jeux vidéo » qui ont révolutionné l’art vidéoludique – Space Invaders, Super Mario, Dark Souls, Bubble Bobble, Fez, Tetris, Metroid, Okami, Zelda…etc -, d’autres, probablement comme nos accusateurs susmentionnés, que non, tout simplement, que c’est autre chose, de l’ordre du divertissement, du plaisir, de l’activité sociale…etc, mais art, niet!

© The Whiteness 2009

Mais certains, comme le journaliste Erwan Cario dans son excellent podcast Silence, on joue! – notamment grâce à la présence récurrente de l’irremplaçable Patrick Hellio –, affirmeront qu’on s’en fout, que le jeu vidéo n’a pas besoin d’être anobli par le statut d’art pour exister. Et c’est sur cette erreur de perception – grave, à mon sens – que j’aimerais m’arrêter, car si cette saillie lancée à la cantonade entre deux interventions peut sembler plutôt intelligente et bien envoyée si l’on n’y prête pas attention (et que l’on est gavé par les mille et uns débats loupés sur la question), elle est à la racine du problème que l’on rencontre aujourd’hui avec le trailer de Detroit : Become Human.

Eh oui, la question n’est pas de savoir si le jeu vidéo deviendra ou non le Huitième Art, le Neuvième, le Vingt-Troisième, s’il s’élèvera au rang d’Art, ce n’est pas une question de titre de noblesse, de lui accorder un statut lui permettant d’accéder à l’aristocratie des media d’expression. C’est simplement une question de nature, d’essence. Et ne pas statuer sur la question ouvre précisément la porte à des controverses aussi stériles que celle qui frappe aujourd’hui la dernière production de David Cage. Pourquoi ? Tout simplement parce que les personnes ayant pris la parole contre ce jeu vidéo – là encore, expérience vidéoludique me semble un terme plus approprié – de David Cage attaquent celui-ci en tant que divertissement. On ne doit pas divertir le public avec la violence à l’encontre des enfants, niant la possibilité même que David Cage puisse avoir un propos critique et artistique sur la question, que cette scène prenne place au sein d’un cadre plus large. Car le jeu vidéo, c’est un divertissement. Car le jeu vidéo, ce n’est pas un art. Ce n’est pas de l’Art.

Le cas des productions Quantic Dream contemporaines – depuis Heavy Rain – est d’ailleurs intéressant, puisqu’elles sont peut-être ce qui se rapproche le plus – à un point presque caricatural diront certains – d’une forme de « cinéma interactif« , aspect qui divise d’ailleurs les joueurs. Donc le parallèle avec l’univers du cinéma s’avère d’autant plus à propos, et la censure prescrite par Esther Rantzen est tout à fait assimilable à celle que subirait un film… Au détail près qu’on accorderait dans ce cas le bénéfice du doute au cinéaste, la censure cinématographique passant généralement par des commissions qui analysent en détail les scènes, leur contexte, leur message, car le film, quel qu’il soit, est abordé comme une oeuvre entière, avec son univers, ses codes, ses intentions, ses modalités d’expression…etc. Et avant de procéder ou non à des coupes chirurgicales, souvent à l’échelle de quelques secondes suivant les scènes (ce qui n’en est pas moins grave, soit-dit en passant), on commence par proposer une évaluation via le rating system en vigueur, adaptée au contenu de l’oeuvre évaluée – plutôt que de rendre tout public un film comme Funny Games de Hanneke à coups de coupes, mais proposer un rating approprié, parfois punitif, comme ce fut le cas pour Martyrs, drame horrifique qui a échappé de justesse à une classification « X » en France qui l’aurait confiné à un réseau de distribution extrêmement confidentiel -. La démarche prescrite par les censeurs autoproclamés, dans le cadre de Detroit : Become Human, est toute autre, diamétralement inversée : ils partent du postulat erroné que le jeu vidéo est par nature un divertissement, et par extension – tout aussi erronée – d’accès tout public (pissant à gros jets sur les efforts louables du PEGI) pour formater le contenu du jeu en fonction de ces postulats. Tu la sens, la grosse contradiction, là ?

Au Final

Donc NON, la question du jeu vidéo en tant qu’art n’est pas à négliger! Ce n’est pas pour faire plaisir aux joueurs et faire se sentir moins cons ceux qui jouent « comme des gamins ». Ce n’est pas non plus pour permettre aux bobos parisiens de se palucher sur Limbo, Journey, Rez et autres dans les diners mondains. Pas plus que pour donner une médaille en chocolat au Jeu Vidéo – ou pire, une Légion d’Honneur -, un bon point, une image, une sucette, un diplôme. Non. C’est une question de nature. D’identité. D’essence. D’ADN. Une question d’Histoire, aussi.

Tant que le jeu vidéo sera considéré comme un divertissement, il prêtera le flanc aux censures, des plus ridicules aux plus justifiées – mais justifiées par quoi ? Le contenu effectif de l’oeuvre vidéoludique, ou simplement son adéquation au attentes des censeurs ? -, aux modifications les plus aberrantes – comme les modifications des visages de Star Ocean IV à l’international pour les rendre moins « asiatiques »… -. Tant que les jeux vidéo ne seront pas abordés en tant qu’oeuvre à part entière, l’on rencontrera nombre de sacrifices archaïques  sur l’Autel de la Bienpensance et de la Morale, du Dieu Pognon et de Saint Consensus. Tant que le jeu vidéo ne sera pas abordé comme une oeuvre, son intégrité, son entièreté sera menacée. Et à cet égard, la question de l’Art ou du cochon est au centre de tout.

Halte au délit d’initié, haltes aux coupes à la hache, halte aux modulations de contenu, aux mutilations « for the greater good ». Le jeu vidéo doit être protégé par la liberté d’expression…mais encore faut-il le considérer comme l’expression de quelque chose, de quelqu’un, y voir autre chose qu’un simple divertissement…

Tous les films ne sont pas des oeuvres d’art, mais le cinéma en tant qu’art permet d’ouvrir la perception du public à cette éventualité, ne pas le réduire à sa dimension spectaculaire, de divertissement, d’aborder les films comme des oeuvres potentielles, d’amener les cinéphiles à se battre contre les coupes de studios pour l’intégrité de ces oeuvres.

Comment ne pas voir qu’il en est de même pour le jeu vidéo ? Il est temps, grand temps d’en finir avec le Jugement des Vieux…

Toma überwenig

 

 

 

2 réponses
  1. suny2000
    suny2000 dit :

    Très bon article.
    La violence à l’égard des enfants devient tabou : un producteur m’expliquait que ce n’est pas possible de montrer un enfant recevant une baffe dans un dessin animé, même si cette claque est la pour parler aux enfants d’une vraie réalité.
    De même, le club des 5 vient d’être re-traduit : toute la violence envers certains personnages à été censurée (et le vocabulaire apauvri: https://www.actualitte.com/article/monde-edition/le-club-des-5-la-nouvelle-traduction-qui-laisse-sans-voix/28217)

    Jeu vidéo, livre pour enfants : les deux sont des oeuvres, plus ou moins artistiques, et qui ont leur efficacité propres pour exprimer des idées sensibles en toute légitimité.
    Je pensais qu’on etait loin de ces débats stériles et élitistes en 2017, mais non…

    Répondre
    • Toma Überwenig
      Toma Überwenig dit :

      Merci pour ton commentaire!

      Tu as raison de recadrer la chose, car il y a deux aspect tout à fait distincts qui se croisent ici : d’un coté l’intégrité du jeu vidéo en tant qu’oeuvre (que l’on peut effectivement mettre en parallèle avec la littérature pour jeunesse, j’te dis pas si les éditions Le Sourire Qui Mord sortaient leurs livres éducatifs aujourd’hui^^!), et de l’autre l’édulcoration du débat, le nombre de zones rouges, d’éléments exclus d’office de l’espace de discussion, sans discernement autre qu’une volonté, à l’origine bienveillante mais qui vire au dictatorial, de laisser l’espace de débat « propre » (malsain, hein, dit comme ça…).

      A l’origine, les débats étaient sensé nous permettre d’aborder les zones grises, de désambiguïser les cas complexes, mais la dictature de la bienpensance nous a forcé au rétropédalage, augmentant drastiquement le nombre de tabous dans l’espace de discussion.

      L’enfer est pavé de bonnes intentions…

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