Dans le 2027 de Deus Ex : Human Revolution (l’opus sorti en 2011), le transhumanisme dépasse le carcan de la fiction pour devenir part intégrante de la société, et apparaît comme la nouvelle révolution intellectuelle et scientifique de l’humanité.

En 2029, suite à un terrible attentat mettant en cause les Augmentés (humain possédant des prothèses et autres améliorations transhumaines), ces derniers se retrouvent dans une situation de parias et d’indésirables. C’est ce contexte d’apartheid mécanique que Deus Ex : Mankind Divided, dernier épisode de la licence, met en avant.  L’occasion pour le jeu d’explorer le genre humain, le tout sur un fond cyperpunk et dystopique.

Et l’Augmenté d’apparaître comme un formidable objet à analyser, figure synthétisant toutes les interrogations portées par l’œuvre d’Eidos Montréal.

 

Avant de réellement commencer cet article, il convient de faire une petite mise en contexte (déjà sous-entendu dans l’introduction). En 2027, suite à une attaque terroriste, Adam Jensen (agent de sécurité pour la firme d’implant cybernétique Sarif Industries et protagoniste principal de l’aventure) se voit dans la nécessité de subir une importante opération. La majeure partie de son corps de son corps doit être remplacé par des implants biotechnologiques, le transformant en un être fait de chair, de sang, de métal et de boulons. Cette même année le milliardaire Hugh Darrow, dans une ultime volonté de montrer les dangers que pourraient causer le transhumanisme dans de mauvaises mains, pirate les Augmentés du monde entier. Malgré l’intervention de Jensen, ces derniers se voient atteint de démence (par un signal électro-magnétique), attaquant sauvagement toutes personnes les entourant. Suite à cette journée sanglante, le monde regarde alors avec haine et méfiance ces Augmentés, ces derniers ne devenant rien de plus que des indésirables instables, dont l’humanité est de plus en plus contesté. C’est dans cet environnement des plus néfastes que nous reprenons le contrôle d’Adam Jensen, deux ans après ces tragiques événements…

C’est une société sous-tension que le joueur découvre dans Deus Ex Mankind Divided

Il est important de noter que le studio canadien ne s’enferme pas dans une position manichéenne, préférant montrer la complexité du sujet. De plus, si le jeu se montre critique, ce n’est pas tant vis-à-vis du transhumanisme en lui-même que sur la manière dont la société (voir la nature) humaine réagit et s’accapare ce concept nouveau.

L’Augmenté est synonyme de progrès, permettant à l’homme d’aller au delà de sa simple condition d’être vivant, dépassant les limites de la nature en s’émancipant vis-à-vis de cette dernière. Vieillesse, cécité ou encore surdité n’apparaissent plus comme un obstacle pour les êtres humains. Parmi les exemples que nous propose le jeu, il y a ce PNJ qui nous apprend qu’il se fit installer des jambes bioniques dans le but de pouvoir continuer à jouer et s’occuper de ses enfants, malgré son âge avancé. Le transhumanisme apparaît ainsi comme un moyen pour l’homme de se transcender, conformément à sa définition initiale. Il est également utilisé à des fins ludiques. Pour le joueur, chaque nouvelle amélioration correspond à une nouvelle manière d’aborder sa progression dans le jeu, de nouveaux éléments de gameplay nous offrant plus de choix dans l’approche du level-design ou du mob-fight. Ainsi, améliorer ses jambes bioniques permettent de se déplacer plus vite et de sauter plus haut, en vu d’accéder à des endroits jusqu’à alors difficilement accessible, tandis qu’équiper sa vision de certains capteurs permettra de voir (entre autre) au travers des murs.

Adam Jensen, avatar du joueur, et forme d »Augmenté Ultime »

 

Gunther Hermann, personnage du 1er opus

Eidos Montréal s’est également livré à une grande esthétisation du corps de l’Augmenté. Si dans le tout premier Deus Ex (sorti en 2000) ces derniers s’apparentaient plus à des cyborgs tout droit sorti de l’imaginaire des années 1990/2000, ceux des derniers opus bénéficient d’une grande attention par rapport à leur apparence. Leurs membres d’aciers semblent plus que jamais organiques, et les voir se déplacer, agir, voir même attaquer (lorsque l’on affronte des ennemis augmentés) s’apparentent à un merveilleux ballet mécanique. On pourrait toutefois utiliser cet exemple comme un contre-argument. En effet, les corps et les visages de certains de ces Augmentés, à commencer par notre avatar Adam Jensen, peuvent sembler trop parfait. Cette perfection irait à l’opposé de l’être humain, dont l’apparence et les capacités sont altérés par des choses qu’il ne contrôle pas. L’Augmenté peut ainsi s’apparenter à une forme de Golem moderne (dont Viktor Marchenko, antagoniste principal, est en l’incarnation formelle). Prométhée n’est d’ailleurs jamais très loin. Comme dans le mythe grec, la révolution scientifique et culturelle qu’est celle du transhumanisme permet à l’humain d’aller encore plus loin dans l’émancipation de ses contraintes primitives. Et toujours comme dans ledit mythe, l’humanité se retrouve punie, par des forces qui continuent à le dominer. Or, dans Deux Ex Mankind Divided, ce n’est nullement Zeus ou quelconque autre divinité de l’Olympe qui se livre à un acte de représailles, mais bel et bien la nature humaine. On pourrait interpréter le propos du jeu de cette manière : l’humain est autant de lui-même son meilleur allié que son pire ennemi.

 

Viktor Marchenko, antagoniste du jeu, sorte de Golem moderne

L’Augmenté est le paria, pas seulement politique, mais aussi intellectuel. Il représente d’une part une menace directe et mortelle (suite à l’Accident de 2027, voir la mise en contexte) aux humains biologiquement « normaux ». Lors de notre aventure, de nombreuses personnes apostrophent notre personnage, craignant que lui ou tout autre augmenté ne « pète les plombs ». D’autre part, l’Augmenté est considéré comme un indésirable dans le champ de réflexion intellectuel, car ne serait pas un Homme ordinaire, la présence de matériaux non propre au vivant dans sa construction biologique ne le légitimant pas dans l’Humanité. Non-humain pour la société, et pourtant loin d’être un robot, l’augmenté s’apparente à un être que sa propre société à exilé de sa propre humanité. Le malheur des Augmentés présent dans Deux Ex Mankind Divided est avant tout une crise identitaire. On retrouve d’ailleurs ici des thématiques qui ont animés bon nombre d’œuvre, notamment du cyberpunk, comme Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques et donc bien sûr les Blade Runner. Mais attention à ne pas séparer l’aspect politique et intellectuel de cette crise. Car cette conceptualisation théorique permet surtout de déshumaniser la figure de l’augmenté, et ainsi de légitimer la politique de discrimination employée. Comme le dit Jensen en début de jeu : « Si on continue à les traiter (les Augmentés) comme des animaux, ils vont finir par se comporter comme des animaux ».

L’Augmenté, en quête de son identité (crédit photo Momentum, aka Behlo)

Les Augmentés sont bien évidemment des êtres humains comme les autres. Ils ressentent de leur violente discrimination colère, souffrance, bref sont animés des mêmes émotions et sentiments que quiconque. Mais surtout, leurs réactions à leur condition font écho à l’humanité dans son histoire-même. Leur haine, ce sentiment d’injustice qui les habite prend la forme d’organisations radicales et extrémiste, animé par un besoin vital de se rebeller. A contrario, leur espoir se retrouve dans la création d’une nouvelle religion (bien que plus proche de la secte), à savoir l’Eglise de la Singularité du Dieu Mécanique. Pour cette dernière, la vie n’est que frustration, et l’homme peut en échapper en liant son esprit avec la conscience divine du Dieu Mécanique (soit une gigantesque machine fait de câbles et de serveurs), entraînant la mort du sujet, du moins dans le monde matériel. Cependant, seuls les Augmentés peuvent prétendre à cette Ascension, car comme le dit l’un des fidèles : « La parole de Mère : seuls les élus s’élèveront… Elle a banni les corrompus, victimes de leurs chairs (soit les humains biologiquement « normaux »). On retrouve ici une forme de communautarisme créé par une discrimination sociale et une quête de solution, qui agit comme une manière de se protéger.

Ainsi, le jeu affirme sans hésitation possible que les augmentés sont des êtres humains au même titre que les autres, possédant bien plus de ressemblances que de différences, à commencer par des émotions et des sentiments communs. Une vision des choses par ailleurs largement applicable à notre monde contemporain, où les prétendus différences que serait le sexe, la couleur de peau ou encore l’orientation sexuelle ne sont en réalité que des moyens superficiels de diviser et d’attiser la haine. Toutefois, Deus Ex Mankind Divided engage le joueur dans la réflexion, et ce par son gameplay émergent. Les nombreuses possibilités qui nous sont offertes pour triompher de chaque zone du jeu s’articule généralement toutes autour de deux approches : létal ou non-létal. Ce choix en apparence anodin raconte pourtant beaucoup. Veut-on faire d’Adam Jensen la machine à tuer sanguinaire correspondant aux clichés subis par les Augmentés, où alors un être empathique et clément, conscient de l’importance et du poids de la vie ?

Un choix en apparence anodin en début de jeu, mais qui engage le joueur dans sa perception du monde de Deus Ex Mankind Divided

Comme dit plus tôt, Deus Ex Mankind Divided est un jeu qui parle d’une crise sociétale, avec un affrontement idéologique entraînant des conséquences physiques entre anti-Augmenté et pro-Augmentés. Derrière la forme, cette tension naît surtout de l’incapacité de l’homme à contrôler son savoir, ou du moins à en faire bon usage, tant sa nature le dévore. Tel Midas, l’humain ne peut que corrompre ce qu’il touche. Dans ce conflit, l’Augmenté n’est qu’un catalyseur des pulsions et des peurs humaines. Ces craintes, qu’elles sont-elles si ce n’est la peur de la mort, le repli sur sa propre personne pour pouvoir subvenir à ses besoins, et surtout l’appréhension de l’autre, car potentiel menace à notre existence ? Le désir insatiable de puissance et de pouvoir également. La séquence d’introduction de Deus Ex Human Revolution nous présente par exemple un usage militaire du transhumanisme.

Après Prométhée, c’est au tour d’Icare d’être cité. Les auteurs du jeu explicitent d’ailleurs cette référence à de nombreuses reprises. La cinématique d’introduction met en scène un Adam Jensen s’envolant ailes dans le dos, dans une métaphore de sa « réparation ». La ville de Prague (où se déroule la majeure partie du jeu) regorge de tags évocateurs (voir capture d’écran), et l’évolution même de la ville au cours du jeu métaphorise cette chute imminente et catastrophique. En effet, si le joueur débute dans une ville certes témoin d’une cruelle discrimination, le dernier tiers du jeu voit Prague devenir l’enfer sur terre, avec un couvre-feu pour les Augmentés punis d’une balle dans la tête si non respecté…

Les environnements urbains dans lequel évolue Adam Jensen (et donc le joueur) ne sont pas que de vastes lobbys hébergeant quêtes et points d’intérêts. De nombreuses personnes critiquèrent à la sortie de Deus Ex Mankind Divided un monde ouvert petit et renfermé. Il est vrai qu’en comparaison avec les standards du monde ouvert, celui d’Eidos Montréal fait en apparence pale figure. Mais comme on le sait tous, ce n’est pas la taille qui compte, et le studio canadien nous offrent de véritables espaces regorgeant de détails, parlant plus du contexte social que bon nombre des dialogues du jeu. En effet, l’usage du narrative design y est remarquable. Prenons l’exemple de la ville de Prague. Cette dernière est l’incarnation parfaite de la crise qui parcours le monde. Elle est divisée, entre force oppressante (policiers, mafieux) et populations dominés (surtout les Augmentés). On y observe également une forte présence de robot, notamment à des fins militaires. Il est intéressant de remarquer que si le robot et tout son attirail technologique est accepté et l’Augmenté rejeté, c’est que le premier sert l’humain et est contrôlable alors que le second est indépendant et donc incontrôlable. Prague en elle-même évoque aussi ce malaise qui anime la société de Deux Ex. En effet, la ville mélange une architecture classique et historique, fait de pierres, de tuiles et de portes en bois, et une architecture beaucoup plus moderne, qui pourrait métaphoriser la modernité, et donc le transhumanisme et la figure de l’Augmenté. Or, cette alchimie des styles et des périodes ne fonctionne pas, donnant un côté artificiel, froid et vide à la capitale tchèque. Ce malaise (représentant incompatibilité entre une société humaine aux mœurs biens établis et évolution technologique et culturelle) est d’ailleurs présenté dès notre arrivée par le train à Prague (voir capture d’écran), avec un paysage urbain classique de nos jours déchiré par l’immense bâtiment de la banque Palissade en arrière-plan.

Notre première vue de Prague, symbole d’une ville fracturée

Toutefois, et bien qu’il offre une vision pessimiste de la nature humaine et de notre futur (qui en réalité n’est pas si éloigné que ça à bien y regarder)), Deus Ex Mankind Divided laisse place à un peu d’espoir. Notamment lors de la séquence à Utulek, sorte de camp de concentration des Augmentés, également nommé… Golem City (lien avec le golem cité plus haut). Si le lieu semble apocalyptique, concentré de misère et d’inégalité, le level-design de l’endroit étant très verticale, le joueur n’effectue qu’une lente mais réelle ascension. Peu à peu, les lumières artificielles des néons laissent place au rayon du soleil. Avec, à la fin de notre escalade, la discussion avec Talos Rucker le chef de la CDA (Coalition des Droits des Augmentés), point culminant de l’intrigue et du propos du jeu. L’un des rares moments où la sagesse semble dominer, suspendant un temps la haine qui dévore la société alentour. Et puis il y a la fin, certes décevante et expéditive, mais laissant augurant un futur plus prometteur pour les Augmentés, et enfin une véritable reconnaissance politique et intellectuelle.

Deux Ex Mankind Divided est bel et bien une dystopie. Mais qui n’en oublie pas pour autant l’espoir. L’Augmenté n’est pas qu’un amas de chair, de métal et de conscience. Il est la figure d’une humanité qui évolue, se heurtant à une société régie par des instincts primaires…

 

1 réponse
  1. Dilan
    Dilan dit :

    Le transhumanisme va bientôt avoir les moyens de changer l’être humain avec un eugénisme faustien. L’apocalypse de Jean 13 dans la bible est en train de se réaliser avec la marque de la bête qui va s’imposer à l’humanité dans l’indifférence générale (implant connecté de nano puce dans la main droite ou la tête et modification de l’ADN). La nouvelle créature hybride dite améliorée sera coupée de son Créateur et perdra son âme, elle pourra acheter et vendre par l’argent électronique (barres code des produits de consommation avec le nombre caché 666, il suffit de vérifier : la norme est passée au niveau mondial avec les 3 barres de garde des codes-barres qui sont visuellement des 6 pour des raisons obscures), être connectée à l’intelligence artificielle et vivra plus longtemps, mais : perdra son âme. Heureusement tout finit bien si on est informé de l’arnaque, la vie est une succession de choix …

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