Punk’s not Dead

Face à un postulat de départ aussi déjanté, il fallait un jeu qui fasse le poids. Parce que c’est bien beau, de débarquer avec un carton plein d’idées alléchantes sur le papier, encore faut-il les assembler avec justesse et efficacité, pour que le fun procuré par le jeu soit à la juste mesure de celui éprouvé à la lecture du pitch. Et là, soit ça passe, soit ça casse. No More Heroes avait divisé précisément à cause de ça, mariant les idées magistrales enchaînées à une vitesse vertigineuse et une jouabilité clairement à part, mais d’une maniabilité contestable, raide, et pour certains, rédhibitoire. Mais ceux qui avaient tâtonné du « all star game » Shadows of the Damned pouvaient être un poil confiants, Suda51 ayant amorcé avec une certaine classe son débarquement sur consoles HD. Et ces derniers avaient raison. Ca tabasse comme il faut, le maniement est instinctif, efficace, et sur une base très simple, réussit à se diversifier et à s’enrichir. On n’est ni dans God of War ni dans Bayonetta, en terme de richesse de gameplay comme en terme de réalisation, mais heureusement, ce n’est clairement pas le propos de l’équipe ici. Juliet peut frapper les zombies à coups de pompons, histoire de leur faire mal avec son kung fu sauce cheerleading, mais servant surtout à les étourdir pour pouvoir les achever avec élégance dans des gerbes de sang s’échappant de leurs gorges béantes et des membres qui auraient volé au passage de la tronçonneuse magique. Cette dernière dispose d’un coup puissant haut, et d’un coup bas, qui permet de couper les pattes aux ennemis trop véloces à votre goût. Ces derniers lâchent à leur mort des pièces, qu’on peut trouver aussi dans divers placards, plantes vertes et distributeurs brutalisés dans le feu de l’action (ou simplement par terre façon Mario, Sonic & Cie), qui serviront à débloquer combos, cadeaux, MP3s, à booster vos stats, acheter des cartes permettant de solliciter Nick à travers une roulette déclenchant diverses attaques loufoques ou bonus (on peut aussi acheter des médailles servant à débloquer plein de tenues, histoire de varier les plaisirs). Bref, d’un coté du geek service avec une masse d’items à collectionner, de l’autre, du classique, sans fioriture, qui va à l’essentiel. Et c’est suffisant, car le fun est là, on prend plaisir à rentrer une des quelques prises spéciales chargeant une jauge qui, une fois remplie, permet de booster l’action et de nous gratifier de quelques scènes d’une mêlant kitsch et gore avec brio, entre gerbes de sang et petits coeurs et paillettes, joie du jeu et plaisir des mirettes conjugués. Mais ça reste carrément classique, non ? C’est quand même un jeu Grasshopper Manufacture, pourtant…

Da Go-Ichi Code

Le jeu  est un poil à la ramasse techniquement, face aux cadors du genre. Souda51 le sait, il s’en fout, ça ne l’intéresse tout simplement pas de passer 5 ans à lisser les fesses de sa cheerleadeuse (enfin, façon de parler, hein!) pour qu’on tombe à genoux devant la réalisation de son jeu. Il préfère créer, s’amuser, se faire plaisir. Et c’est ce qu’il fait. Les codes du genre, il les connait, il les maîtrise, il nous le montre dans sa façon de les détourner. Les quelques combos sont efficaces et basiques, l’action est bien brute, continue, sans concession…quand soudain, entre deux massacres en règle et un sauvetage de lycéens peu reconnaissants (mais fort heureusement pas avares en piécettes, alors on évite de les laisser mourir malgré leurs remarques déplacées), on se retrouve dans un match de basket où il faut décapiter des zombies pour marquer des paniers (quand ces derniers ne sont pas bloqués par un zombie sauteur…), empêcher des zombies kamikazes enflammés (au sens strict) de se jeter sur un gâteau d’anniversaire géant composé essentiellement de dynamite et adressé à Juliet, rusher une espèce de piste entre MarioKart et un Sonic 3D quelconque à l’aide d’un des upgrades de sa tronçonneuse, sans parler d’un absurde match de baseball impliquant la tronçonneuse devenue lance-roquette pour l’occasion, Nick planté une fois de plus sur un corps de zombie décapité titubant pour atteindre les bases (les « bases » en anglais étant aussi les étapes du pelotage adolescent…) et notre belle héroine explosant à distance du zombie pour aider façon shoot à la Cabal, un massacre à la moissonneuse-batteuse (on n’est pas loin de Brain Dead dans l’idée),tout ça entre autres joyeusetés de l’ordre du minigame, voire du microgame (quelques ATR sont disséminés, un cheval d’arçon, un trampoline, sur lesquels il faudra enchaîner quelques figures pour engranger des sous), entretenant un rythme pour mieux le casser, diversifiant le gameplay sans jamais l’alourdir. Encore un coup de génie du grand Suda51. Car ce jeu est dans un sens un retour à, sinon son premier amour, clairement un de ses premiers scandales. Je parle bien sûr de No More Heroes. Il partage avec lui la violence extrême, contrebalancée par un humour aussi « fin », mais aussi la construction en « couloirs », linéarité brisée ici in-game par les mini-jeux mentionnés plus haut, là où dans les No More Heroes, les breaks se faisaient entre les missions. Et les deux ont en commun le sens de la démesure à tous les niveaux, y compris dans les affrontements de boss. On retrouvait de ces éléments dans le récent Shadows of the Damned, mais la cruauté de l’ensemble, malgré la présence de l’humour propre à certaines productions du studio, ainsi que le fait que ce soit une collaboration de trois artistes à l’identité bien forte, le faisait basculer dans autre chose. Lollipop Chainsaw est du Suda51 à fond les manettes.

4 réponses
  1. Totof
    Totof dit :

    Excellent article, Toma. Belle analyse, ça me donnerait presque envie s’il n’y avait pas ce gameplay apparemment pas gégé. Dans Killer 7, ça m’avait tout gâché.

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    • Toma Überwenig
      Toma Überwenig dit :

      Merci Mr Totof!
      Mais tu pourrais y jeter un oeil (il suffit de dire « preum’s » 🙂 ), car on est loin de la radicalité des choix de gameplay de Killer 7. Ici c’est du bon vieux beat’em up, plutôt souple, même si basique. On pense plus à un No More Heroes assoupli qu’à Killer 7.

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  2. Bloodevil
    Bloodevil dit :

    J’ai vraiment du mal avec l’équipe Suda. Enfin les seuls que j’ai essayé sont Killer7 et NMH, mais ça a été pour moi les jeux les plus chiants que j’ai eu l’occasion de faire.
    Cet humour ne marche pas sur moi, je trouve tous ces délires un peu vains, et ils ont des carences évidentes en game-design.

    Du coup j’ai l’impression de passer à côté de quelque chose de grand, c’est frustrant ^^. Et apparemment c’est pas ce Lollipop qui me fera changer d’avis.

    Par dessus tout ce qui me gène c’est que Grasshopper à l’air de faire du Suda « histoire de faire du Suda ». Le style SUda évolue au fil des jeux ou bien c’est toujours le même combo « kitch-style-trash-wtf » ?

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    • Toma Überwenig
      Toma Überwenig dit :

      Mais la réponse se trouve dans mon sublimissime article sur Grasshopper ;-P!
      Mais si tu as la flemme, je vais te répondre ici, je suis pas comme ça.
      En fait, Lollipop Chainsaw marque et une forme d’aboutissement, et une limite, héritier direct de NMH, sans pour autant donner dans la redite, et en offrant une plus grande souplesse, point qui m’avait un peu bloqué sur les NMH, malgré ma pure admiration pour ces titres. Mais s’il nous ressert la même recette pour son prochain titre, là, je commencerai à avoir des doutes sur la viabilité du studio et sa capacité à sortir du carcan NMH.
      Mais par contre, quand on regarde globalement, je trouve qu’on distingue des tendances chez Grasshopper, mais que leur catalogue est bien varié.
      Prend le magistral Shadows of the Damned par exemple, qui renoue avec l’époque du grand RE4, ou l’excellent shooter Sine Mora, ou encore le 4eme opus de Project Zero, entre autres, tu auras des jeux qui tiennent de la déclaration d’amour à un genre, que Suda51 maîtrise, respecte, avant de le détourner.
      Si à l’évidence il a une recette qui marche, je ne crois pas qu’il fonctionne en ces termes, mais simplement qu’il fait ce qu’il aime, sans se soucier d’autre chose. Et oser mettre le plaisir au centre de l’équation plutôt que des études de marché, c’est une démarche qui impose le respect.

      Mais je comprends vraiment qu’on n’accroche pas à son style. Soit ça passe, soit ça casse, juste une question de goût ; si les 5 premières minutes te gavent, c’est que ce n’est pas ton trip (c’est pas comme un FF où il faut y jouer 5 heures avant de pouvoir décider si ça te plait ou non 🙂 )

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