Entre ombre et lumière

Limbo et Insanely Twisted Shadow Planet, entre nombre d’autres titres, s’avéraient époustouflant visuellement et en terme d’ambiance, tranchant avec les grosses productions en offrant de la poésie visuelle, une identité artistique très forte, malheureusement souvent absente des blockbusters trop normés et offerts en pâture à la surenchère d’effets tape-à-l’oeil. La beauté ténébreuse de Limbo avec ses jeux d’ombres, le premier plan se découpant à contre-jour sur un fond de brumes et de subtiles variations de lumières, a imposé ce jeu de plateforme pas commun au rang d’oeuvre d’art. Dans des contextes différents, ce principe de contre-jour est finalement assez souvent utilisé dans les productions téléchargeables, en particulier dans le sus-cité Insanely Twisted Shadow Planet avec ses sublimes couleurs de fond tranchant avec les ombres chinoises du premier plan. Puddle emprunte à ce mode d’expression, notamment dans ses cut scenes de toute beauté, mariant ombres découpées et un réalisme efficace, dès la scène d’ouverture où une personne se sert un café dans un gobelet. Le design des niveaux suppose une vue en coupe des divers environnements, et oscille entre ombre et lumière, certains éléments parfaitement visible frontalement, comme les panneaux de danger, les flèches indiquant la sortie, mais l’ensemble du décor tenant globalement de l’ombre chinoise. Le liquide par contre, généralement dans des tons clairs et lumineux (à quelques exceptions près), tranche avec le coté sombre du décor dont seules se détachent les zones à risque, la plupart du temps dans les tons rouges. La nature est vue à contre-jour, les plomberies en coupe, le laboratoire en pénombre sur fond blanc ; pour le corps humain, c’est la transparence qui a été décidée, le tout étant vu sur un mode radiographique du plus bel effet. Le contexte sonore n’est pas en reste et les compositions electro-ambient sont tout à fait dans le ton de l’expérience que propose Puddle. Ce mariage entre postulats artistiques fort et volonté de réalisme donne un cachet unique à ce jeu déjà bien singulier de par son maniement. En effet, bien que celui-ci soit analogue à celui de LocoRoco, le fait que l’on ne déplace pas un personnage mais une masse de liquide change tout. De plus, ce mode de déplacement par procuration en influant sur l’inclinaison du décor et non directement sur le liquide donne à ce dernier une sorte de liberté, de vie propre, d’autonomie (sentiment renforcé par la cruauté du moteur physique), et on se surprend à éprouver un pincement au coeur pour les gouttes sacrifiées sur le tortueux chemin, capturées par un des nombreux pièges jalonnant le parcours, une plante carnivore, une flamme vivace, un reflux gastrique, entre autres cruelles possibilités. D’autant plus que les cut-scenes lient les mondes entre eux, racontent une histoire oblique, et il en est de même pour l’enchaînement des stages. Pas de scénario à proprement parler, mais une dérive narrative, un jeu de conséquences, entre hasard et théorie du battement d’aile de papillon (oui, celui qui déclenche une catastrophe à l’autre bout du monde, on parle bien du même), qui a une beauté poétique non dénuée d’un certain humour aussi corrosif que certains des liquides manipulés…

Mon moment préféré

La découverte de chaque nouveau stage est toujours excitante ici, car ce jeu réserve bien des surprises. Néanmoins, mon moment préféré n’aura pas été la découverte d’un nouveau stage, mais la façon dont l’un de ceux-ci se termine. Et si sobre qu’elle puisse sembler, hors contexte, cette fin de stage tient à mon sens du coup de génie narratif, qui plus est dans un jeu qui pourrait clairement se passer d’histoire, d’enchaînement logique entre les stages, vu la richesse de son concept, l’efficacité de son gameplay, et sa réussite visuelle et sonore. Mais donc, à la fin d’un stage où le liquide est contenu tout du long dans un récipient en verre, tendu tout entier vers la réalisation de ma tâche, à savoir surtout ne pas renverser le récipient ni cramer le liquide, j’arrive au bord d’une plateforme, sans autre possibilité qu’un saut dans le vide ! Pas de retour possible, bloqué par des flammes ; bref, un peu sceptique, j’incline le décor à contrecoeur et laisse glisser le récipient, qui bien évidemment se brise au terme de sa chute! …tout en actionnant un interrupteur permettant au liquide ainsi libéré de sa geôle de verre d’accéder, un tuyau plus bas, à la sortie. Si de l’extérieur, ça peut n’avoir l’air de rien, c’est néanmoins ce passage qui m’a fait me dire que décidément, l’équipe n’avait rien laissé au hasard et avait quelque chose à dire. Ce qui m’a d’autant plus donné envie non pas de voir la suite, mais de la vivre, aussi sûrement que si j’incarnais un personnage auquel je me serais attaché. Et si chacun de mes test inclut si possible cette petite rubrique, cette fois-ci j’ai trouvé la photo qui illustre le passage en question, à coup de verre brisé et de liquide en liberté !

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