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L’HUMEUR YACISTE 44 : Salut Serge !

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Bonjour mon Serpent, j’espère que tu savoures cette chaleur. Moi pas en tous cas.

Aujourd’hui, je profite de ton oreille compatissante et tolérante pour te parler de quelqu’un que j’ai connu en un lieu qui pourtant n’augurait guère de ce type de rencontre. Je vais donc consacrer mon laius hebdomadaire à Serge A., qui travaillait dans une salle d’arcade de mon patelin. Ce brave individu tenait la caisse et faisait l’échange de monnaie. Mais ce n’est pas pour cette raison que je juge opportun de causer de mes rencontres avec lui (oui, rencontres au pluriel car j’étais un vrai pilier de ce lieu de perdition mentale et de désolation financière). Non non, si je cause de mon ami Serge, c’est pour une tout autre raison. Déjà sexagénaire à l’époque, Serge n’aurait pu être à mes yeux qu’un de ces quidam auxquels on n’adresse qu’un bonjour de convention, comme pour se donner un genre de bonne conscience malsaine sous une politesse de surface empreinte de vacuité. Mais non, et bien souvent il suffit de parler un peu pour découvrir que la politesse toute faite n’est que connerie. Et au fur et à mesure de mes fréquentes visites dans cet établissement, j’ai commencé à causer un peu donc. Faut dire que j’avais un profil atypique : en attendant mon tour pour mettre mon crédit dans Killer Instinct ou KOF 96, je lisais mes cours de droit constitutionnel ou encore de libertés publiques…Bref, « l’intello » dans toute sa splendeur.

De base, une salle d’arcade, ça ressemblait à ça…

Et c’est là que le miracle s’accomplit. En lisant donc dans un lieu ma foi fort inapproprié (je te prie de croire qu’une salle d’arcade est un lieu autrement moins silencieux et studieux que ne l’était la bibliothèque universitaire qui pour le coup était d’ailleurs un poil sinistre !) j’ai attiré une attention spéciale. Celle de Serge qui me demanda un jour si j’étais étudiant. Et ce fut le début d’une amitié bien particulière, faite de discussions intéressantes dans un lieu somme toute saugrenu pour les propos et autres débats que nous menions tous deux. Je t’ai dit que Serge était déjà d’un âge expérimenté, là où j’allais sur mes vingt ans. Et après tout, si L’Elvire de Lamartine était mariée avec un gars de trente-huit ans son aîné et que nous avons porté à l’Elysée un homme de vingt-quatre ans moins ancien que son épouse, en quoi serait-il étrange que moi, jeune homme de vingt printemps, eût discuté avec un homme de quarante-deux ans mon prédécesseur sur les registres de l’état civil ? Certes, le jeu vidéo n’était pas spécialement sa spécialité, mais vois-tu mon serpent, j’ai toujours mis un point d’honneur à être capable de discuter de bien d’autres choses…car rien n’est plus chiant que ces « spécialistes » et autres « autorités en la matière » qui se révèlent infoutus de jacter de quoi que ce soit d’autre. Et bien avec Serge, c’était un véritable bonheur, car son érudition était aussi élevée que ses facultés d’argumentation. Et surtout, Serge était ce qu’on peut appeler un autodidacte ! Ce qui témoigne de ce que je me plais à nommer une saine curiosité, ou alors une soif de connaissance aussi désintéressée qu’éclectique ! Ce qui est d’autant plus remarquable que les aléas de la vie d’un homme né en 1936 étaient certes plus aisés à endurer que ceux d’un homme né en 1850, mais tout de même, Serge avait du connaître les « joies » du travail et de la conscription à un âge où ton serviteur vivait encore peinard chez papa-maman…

Avec Serge et moi, on se serait cru plutôt ici !

Tant et si bien que sur la fin d’exploitation de l’établissement, je n’y allais plus pour jouer, mais pour discuter histoire, politique, littérature…et sans même plus adresser la parole à certains qui, finalement, n’avaient jamais dépassé le stade de la politesse de couverture. Si aujourd’hui Serge est toujours de ce monde, ce que je lui souhaite, il serait donc octogénaire. Le temps sépare les routes, et je n’ai plus de contact avec lui, mais sait-on jamais, peut-être lui non plus ne m’a-t-il pas oublié ! C’est vrai que mon profil était quelque peu atypique, j’en conviens…Mais celui de Serge ne l’était pas moins. Entre atypiques et érudits, mon serpent, on s’entend bien. Tu en sais quelque chose, puisque toi aussi, tu es atypique et érudit ! Je suis convaincu d’ailleurs que tu t’entendrais à merveille avec Serge.  En tous cas, discuter de la légitimité de la levée en masse qui aboutit au service militaire, de l’art de la description chez Maupassant et Fromentin ou évoquer les textes de Maurice Chevalier et de Gainsbourg, au milieu d’une salle d’arcade, c’est hélas une sensation que je ne revivrai pas. Pour plusieurs raisons : l’arcade est en perdition, et nos itinéraires respectifs nous ont menés là où nous sommes, Serge et moi. Où que je sois, où qu’il soit, en cette année 2017 de conformisme et d’inculture…Je te remercie mon serpent, aujourd’hui je retrouve en toi un peu de Serge. Tu comprends pourquoi tu m’es si précieux !

Juste une question pour finir : tu sais, toi, qui a tué Laura Palmer ?

Yace,
vieux grincheux pas si vieux et toujours de bonne mémoire (c’est mon psy qui le dit, d’ailleurs il juge mes facultés de souvenance « uniques »).

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A propos de l'auteur

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Joueur qui balance entre deux âges, plutôt des neiges d'antan que de la dernière averse. Révolté permanent, contestataire patenté, il n'y a que les jeux vidéo et la grammaire française dont j'accepte de suivre à peu près les règles, dans l'ivresse des pixels et des mots.

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