Bonjour à toi, compagnon ophidien.

Depuis le temps que tu me prêtes ton oreille, je me décide enfin à te confier une épisode triste et même tragique, mais comme tu es un véritable ami, je sais que tu es digne d’être dépositaire de cette confidence. Vois-tu, je déteste les abrutis ignorants ou pédants qui ont passé leur vie à vomir sur le jeu vidéo. Citer les noms de ces tristes sires prendrait plus de temps que lire Guerre et Paix (enfin, dans mon cas le relire), alors je me contenterai de dire que ces spirituels individus ont tous en commun d’être atteints de la grave maladie neuronale connue sous le nom de Conneris Humanis, qui a pour principal symptôme de faire croire au patient qu’il sait tout sur tout en ne connaissant rien à rien. Et crois-moi, il y en a !

Comme tu le sais déjà, je suis un inconditionnel du génial Solomon’s Key de Tecmo, et ce plus spécialement dans ses versions arcade, NES et Game Boy (bon pour cette dernière version, le jeu a été rebaptisé Solomon’s Club et s’avère être une suite, mais qu’importe, enfin maintenant tu le sais et tu pourras frimer lors de tes repas de famille avec Dame Serpent, votre progéniture et vos amis), j’ai déjà publié mon amour et, disons-le tout net, ma profonde admiration pour ce casse-tête homérique qui aujourd’hui encore n’a pas été égalé. J’ai certes une sympathie très prononcée pour les jeux à gamberge, mais Solomon’s Key dépasse tout ce que je pouvais espérer, seul l’indétrônable Tetris lui tient la dragée haute. Et je pense, contrairement aux imbéciles heureux et doctes affligés de Conneris Humanis, avoir une certaine connaissance en le domaine ; j’ai sauvé les Lemmings par milliers, détruit les virus à coups de pilules par centaines avec le Docteur Mario, empilé des boules colorées par milliers dans Bust A Move et Magical Drop

Bref, Solomon’s Key a été un moment incontournable dans ce que je répugne à appeler ma carrière de gamer. Mais je lui rendrai ici hommage d’une autre façon.

Il y a encore peu, je logeais dans une barre d’immeubles sur les grands boulevards de mon patelin. Au milieu d’une véritable Cour des Miracles, hélas sans personne pour me rappeler François Villon et sans cesse dérangé par les étudiants d’à côté qui devaient être inscrits en fac de Beuverie Sup, et avec des bruits descendus de l’appart du dessus et d’autres montés de l’appart du dessous. Et cordialement détesté d’une large majorité des résidents, faut dire que faire profil bas face à la Conneris Humanis n’a jamais été mon fort.

Après des années, un jeune couple s’installe en dessous. Le monsieur semblait respectueux, et la jeune demoiselle très souriante quoique discrète. Mais avec elle, je pouvais discuter études car contrairement à d’autres, elle n’était pas étudiante en Beuverie Sup et achevait son cursus en chirurgie dentaire. Moi qui ai passé sept années de ma vie sur les bancs d’une faculté de droit, quelle joie c’était de pouvoir enfin causer un peu avec une personne sérieuse… Loin des alcooliques, vieux croûtons réacs et communautaristes et autres mioches tous fiers de finir chacune de leurs phrases par « Honore ta mère » ! (NDLR : « Honore » n’est pas tout à fait le mot en fait).

Un soir hélas et le lendemain d’une discussion avec cette jeune fille, j’entends des cris sourds, des plaintes… Bon, encore la famille recomposée du dessus qui n’arrive pas à flanquer les gamins au pieu me dis-je à moi-même… Mais succèdent des cris incohérents d’un homme manifestement aviné. Bon, en plus, l’alcoolique de service vient beugler dans les paliers. Putain de soirée hein ! Mais pas étonnante pour autant, quand je te causais d’une Cour des Miracles, hein…

Le lendemain aux aurores, j’apprends ce qui s’est réellement passé… L’homme qui gueulait était le  nouvel arrivant de l’étage d’en dessous du mien, n’était pas alcoolisé, mais juste en état de démence et avait…tué sa compagne à coups de couteau. Celle-là même qui me parlait de ses travaux sur l’occlusion dentaire. Les cris et les plaintes que je percevais en tendant l’oreille étaient…tu devines quoi, mon reptile.

Oui je sais ça jette un froid et quand j’y pense, j’ai encore une sensation de malaise et de tristesse, comme quand je relis Le Grand Duduche

Cette montée infâme ne manquait que d’un meurtrier pour compléter son tableau. C’était à présent lacune comblée. Et là, entre tous, je t’avoue mon Serpent que j’ai failli défaillir. Pleurs, sanglots, élans de colère envers le monde et remarques de haine envers ceux qui osaient m’adresser la parole, ton ami Yace était à deux doigts de finir dans une cellule capitonnée. Et c’est là que Solomon’s Key, qui jusque lors m’apparaissait comme un casse-tête génial mais d’une insurmontable complexité, m’est désormais venu comme une bouée de sauvetage sur un océan de méninges chamboulées ! Oui, ce titre m’a permis d’utiliser mon trop-plein d’activité cérébrale, pour toujours franchir les salles et trouver les secrets de Dana…plutôt que de laisser ma matière grise m’entraîner vers l’abîme d’une démence qui m’aurait conduit je ne sais où…

Sans Dana et Solomon's Key, j'aurai pu figurer sur cette photo...livré à l'infirmière Mildred...

Sans Dana et Solomon’s Key, j’aurai pu figurer sur cette photo…livré à l’infirmière Mildred…

Aujourd’hui, je suis enfin loin de cet endroit qui faillit me prendre le peu d’esprit qui me restait, et qui restera à jamais, avant même le lieu de onze années de vie de famille, le théâtre d’un homicide. C’est sans doute pour cela que je me sens mieux et que désormais je joue encore parfois à Solomon’s Key pour décidément m’extasier toujours sur l’ingéniosité de sa conception même, la finesse de ses manœuvres, l’étendue de ses secrets…bref, son ampleur. Et je garde le souvenir de la malheureuse victime comme une des rares personnes du coin qui m’ait un jour parlé comme à un homme et pas comme à un déchet qu’on tolère à grand-peine.

Tout ceci pour conclure ainsi : ô vous les culs-bénits, ô vous les bons apôtres, ô vous les puritains qui rabaissez le jeu vidéo au rang d’invention malfaisante responsable de tous les maux de notre pauvre monde gangrené de Conneris Humanis, dites-vous bien que le jeu peut être agent de salut, et au delà, agent d’accomplissement ! En apprenant tout autant à réfléchir, à réagir et à tolérer la défaite, le jeu vidéo insuffle la méthode, la réflexion et le calme car l’erreur n’est négative que si on se laisse vaincre et décourager. Dans le cas contraire, elle instruit. Le jeu vidéo dispose d’une pédagogie intrinsèque et même salvatrice. Depuis que mon gamin a appris à perdre grâce au jeu vidéo, non seulement il progresse, mais aussi et surtout je peux enfin l’écraser aux dames ou à La Bonne Paye sans qu’il me fasse toute une sarabande.

Oui, le jeu vidéo est bon maître. Et le jeu vidéo m’a préservé de l’ennui, m’a appris des principes d’analyse, m’a enseigné la ténacité et m’a épargné de la folie qui me guettait en cette période tragique.

Dana…le jeu vidéo…M’A SAUVER ! (sic)

Merci mon serpent, je me sens  soulagé de t’avoir confié cet épisode. Et à bientôt.

Yace,

Vieux grincheux pas si vieux.

3 réponses
  1. Toma Überwenig
    Toma Überwenig dit :

    Ce texte sombre et touchant m’évoque deux choses, indirectement, mon cher Yace.
    La première concerne la perte d’un être cher, que j’ai attendu un mercredi entre midi, après l’avoir recroisée par le plus grand des hasards la veille au soir, pleine de joie de vivre, après avoir passé quelques sombres années. J’ai attendu… en vain, puisqu’en appelant sur son portable au bout d’une heure, mi vexé mi inquiet, je tombe simultanément sur la voix éraillée de son frère, et sur la première page du Republicain Lorrain annonçant tout deux la même sombre nouvelle…
    ‘nough said, comme ils disent.
    L’autre, c’est le partage de ta juste colère face au discours abruti sur l’abrutissant jeu vidéo, nerf de la dérive psychiatrique de notre jeunesse, les gamers étant évidemment un vivier d’assassins en puissance, de terroriste potentiels n’attendant qu’une partie de trop pour basculer, bref, un discours tellement rabâché qu’il en a perdu sa vague substance comique pour ne laisser que l’insulte au noble art qu’est la création de jeux vidéo, qu’ils soient Meuporgg, plateformers, shmups, même FPchépakoi!
    Et de relire aujourd’hui même que, dans les années 80, certains psys s’accordaient le jeu vidéo comme un outil de développement, voire de socialisation tant dans la sphère amicale que familiale, ça m’a juste foutu le bourdon, en repensant aux J’Accusations diverses de nos années plus con-temporaine à l’encontre de notre medium de prédilection.

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