Colosses Babelliens

Pourquoi les colosses ont des fragments de bâtisses de fabrication humaine à même leur divine chair ? La question est simple, et en appelle une autre, plus fondamentale encore : Qui a créé les Colosses ? Sont-ils des créations humaines, issue de la science et de la magie, à la façon des géants qui anéantirent le monde dans le magnifique manga de Miyazaki Nausicaä de la Vallée du Vent, ou Divines, une marque de rebellion de la Nature face à la folie des hommes, des forces élémentales qui se sont cristallisées pour anéantir la civilisation et rendre à la nature ses droits ? Si cette dernière hypothèse peut sembler prosaique, elle reste pourtant loin d’être infondée. En effet, nombre de mythes obéissent à ce shéma classique d’une civilisation trop évoluée perdant contact avec les forces élémentaires naturelles et divines, soulevant la colère des Dieux, avec pour conséquence un bon vieux châtiment aux proportions bibliques. On pourrait causer de l’Atlantide, par exemple, mais penchons nous plutôt sur le mythe de Babel, la fameuse tour colossale -…- construite par l’homme en toute arrogance pour rejoindre le royaume des Cieux, le domaine divin. Dans le mythe originel, Dieu, devant tant d’impudence, décide de châtier l’humanité en la privant du langage commun, anéantissant l’harmonie entre les peuples qui leur permettaient d’oeuvrer de concert pour s’élever vers les cieux.

Nombre de variations dudit mythe existent, et les interprétations vont bon train. Dieu prive-t-il l’homme du Langage Originel, langage d’essence divine, langage de pouvoir, celui avec lequel Adam et Eve façonnèrent la réalité en nommant les créatures qui la peuplent,  en le faisant basculer vers sa dimension simplement fonctionnelle, dénuée de pouvoir divin, passage d’un langage qui nomme vers un langage qui désigne ? Le mythe est-il uniquement symbolique, illustrant simplement la discorde entre les peuples ? La tour de Babel a-t-elle vraiment existé ? Peu importe, au final, et plutôt que de nous perdre en spéculations historico-ésotériques, intéressons-nous à la seule question qui importe ici : Qu’est-ce que ça vient foutre là ?! Quelle est la place de Babel dans l’oeuvre de Ueda ? Car le nom de cette voix ténébreuse qui guide Wander vers sa perte n’aura échappé à personne : Dormin. Or, le différentes versions du mythe de Babel s’accordent à dire que le projet de construction de la tour prend naissance sous le règne du roi… NIMROD.

 

Et là, ceux qui suivent, ceux qui ont joué à Castlevania et souri en coin devant le nom d’Alucard – ou les cinéphiles déviants qui ont vu l’excellent film de catcheur mexicain Le Trésor de l’Horreur, avec la star du genre, le grand Santo, qui affronte aussi un certain Alucard – ne peuvent qu’être pris d’un frisson d’excitation, bon sang mais c’est bien sûr… Bon, au cas où ce ne serait pas clair pour tout le monde, enfonçons un cran plus loin la porte ouverte : NIMROD, c’est l’inversion de DORMIN. Voilà. Donc le lien avec le mythe de Babel est loin d’être anodin, avec cette tour Colossale, la plus grande entreprise de l’humanité, cette synthèse supposée de la civilisation humaine… A la lumière de ces éléments, reposons la question : D’où viennent les Colosses ? Sont-ils les hérauts de la colère divine, des forces de la nature face à la folie des hommes ? D’où viennent ces fragments de bâtisse intégrés à même leur chair ? Seraient-ils des morceaux de la Tour de Babel ? Sont-ils nés de cette Tour ?

A ces questions, comme à de nombreuses autres, Shadow of the Colossus ne répondra que par un murmure, un écho sans âge se répercutant inlassablement dans les grottes, les temples en ruine, troublant imperceptiblement la surface des lacs, traversant les roches, résonant à travers ces stèles marquées de sigils ésotériques. Il est probable qu’aujourd’hui, tout ait été découvert dans Shadow of the Colossus, à l’aide d’outils que le joueur réprouve, cheat codes et autres hérésies. Néanmoins, il est certain qu’on est loin d’avoir tout dit sur Shadow of the Colossus, que nombre de secrets dorment sous la surface, n’attendant que la prochaine salve de joueurs envoûté par le souffle épique d’un jeu hors norme, par la soif de mystère, ces joueurs qui dans Fez auront su goûter aux hauteurs psychédéliques et mystiques, effleurer les racines d’une civilisation, ces joueurs qui il y a une quarantaine d’années auraient rejoint les combattants échangeant les infos par un système de notes laissées dans les salles d’arcade hébergeant le cruel, riche et sans concession Tower of Druaga. Ces joueurs des marges dont l’investissement dépasse le simple complétisme, mais tient plus du leap of faith, voire de l’envoûtement, et que seul une poignée de jeux sont à même d’étancher leur soif de mystère, de proposer une autre façon de jouer, ou plutôt de vivre le jeu, le cinéma, l’Art en général. Heureusement pour eux, l’Ombre du Colosse s’étend à perte de vue, vertige des perspectives et des sens…

toma überwenig

3 réponses
    • Toma Überwenig
      Toma Überwenig dit :

      Merci mon chef bien aimé^^!
      Je suis content d’avoir pu poser ma petite pierre à l’édifice de cette semaine spéciale Ueda ;-)!
      Et cet aspect de Shadow of the Colossus est tellement singulier, tellement à part dans le paysage vidéoludique qu’il méritait son petit article et ses quelques nuits blanches (oui, j’écris toujours aussi lentement!)

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  1. […] Ico et Shadow of the Colossus, mais aussi de réfléchir sur leurs messages, leur poésie et leurs secrets. Seize mois après la sortie de The Last Guardian, c’est un remaster auquel on a droit, toujours […]

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