Quand le jeu vidéo se réfère à lui-même

Pour entretenir sa culture, le medium se cite lui-même, de façon transversale ou personnelle, dans le but de rendre hommage ou d’adresser un petit tacle à la concurrence. Dans The Witcher 2: Assassins of Kings, Geralt de Riv commente avec un “Ils ne comprendront donc jamais” la vue du cadavre d’un homme vêtu de blanc à plat ventre sur une motte de paille renversée d’une charrette, qui semble avoir été la victime d’une chute depuis une corniche située juste au-dessus. Le clin d’œil adressé à Altaïr de Assassin’s Creed est évident, plein d’humour et idéalement placé pour apporter une note de détente dans un passage tendu, à savoir quand Geralt doit actionner la baliste pour détruire la porte gardée par les archets de La Valette. Dans la même lignée, une tombe du village Elftown de la version NES de Final Fantasy, soft de la dernière chance à l’époque pour Squaresoft, porte l’inscription “Ci-gît Link”. Lors de la traduction en anglais, probablement dans le but de garder la saveur du clin d’œil adressé aux concurrents en adaptant le propos au public via une référence plus connue, Link est devenu Erdick, personnage de Dragon Warrior, qui n’est rien d’autre que le nom de la version américaine de Dragon Quest, premier J-RPG de l’Histoire et rival direct de la saga aux Chocobos. A travers ce genre de références, le jeu vidéo interpelle son utilisateur quant à sa connaissance de son industrie, de ses tenants et aboutissants, comme l’illustre encore l’exploitation amusante par Capcom du fameux poisson d’avril entourant l’existence de Sheng Long, maître de Ryu et Ken, dans Street Fighter II. Le clin d’œil à d’autres licences peut être plus élogieux, comme par exemple Link, encore lui, qui voit certaines de ses armes et objets apparaître dans plusieurs jeux, comme son épée dans Animal Crossing et Final Fantasy Tactics Advance (développé par un Squaresoft plus à l’aise financièrement à cette époque qu’à celle de Final Fantasy) ou son sifflet pervertissant dans Super Mario Bros. 3. Un personnage non-joueur gnome de World of Warcraft nommé Linken propose aux joueurs des quêtes qui, une fois complétées, permettent d’obtenir le boomerang et l’épée de légende de Linken, ainsi qu’une photo dans laquelle apparaît une gnome, dont la ressemblance avec la princesse Zelda est troublante. La célèbre série de Nintendo a également reçu un clin d’œil de la part du titre qui a su le mieux reprendre ses mécaniques à son avantage: Õkami. Le personnage de Kokari, “l’enfant de la forêt”, fait référence au peuple des Kokiri, éternels enfants vivant dans les Bois Perdus et les forêts du royaume d’Hyrule. La référence à d’autres titres est d’autant plus facile que ces derniers ont été développés par le même studio, voire le même créateur. Ainsi, une grande part de la générosité et de l’intérêt de Bayonetta provient de ses multiples clins d’œil aux jeux de Sega ou de feu Clover, précédente équipe de nombreux membres de Platinum Games en charge du développement. Quand la sorcière récolte des anneaux dorés, on pense à Sonic. Quand on doit tirer sur des anges dans une phase de rail shooting, cela évoque Space Harrier. Quand la belle devenue panthère laisse des fleurs dans son sillage, on se revoit en train de guider Amaterasu à travers les paysages de Nippon dans Õkami. Du même auteur, Viewtiful Joe donne la possibilité d’incarner Dante de Devil May Cry, dans une seconde partie une fois le jeu fini. La référence donne de plus ici une replay value non superflue au soft, puisque dotée d’un gameplay différent. Une alternative est l’hommage aux personnes en charge du développement elles-mêmes. Ainsi, Solid Snake se prénomme Dave, rappelant David, prénom de son doubleur attitré David Hayter, qui fait une apparition en personne au début de Metal Gear Solid 4: Guns of the Patriots. Il porte lors de cette courte publicité le Solid Eye, l’un des objets essentiels du jeu et qui caractérisent Old Snake, le héros. Une quête annexe de Dragon Quest VIII, disponible seulement une fois la clef suprême en poche, donne le droit au joueur à une séquence de puff-puff privée. Ajoutée au décolleté généreux et à la tenue lapin de Jessica, cette référence coquine est en l’honneur du character designer du jeu, Akira Toriyama, et de son œuvre la plus connue: Dragon Ball. Comme dit dans l’introduction, Nintendo, lui, a donné des noms de personnes réelles à qui il était redevable à des personnages de son univers. Hideo Kojima et Hideki Kamiya, encore eux, possèdent un statut à part dans le cœur des gamers pour leur générosité, mais aussi pour leur tendance à l’auto-référence qui tient autant de la dérision que du narcissisme. Quand le premier truffe les opus Metal Gear Solid de clins d’œil aux précédents volets, comme par exemple, ce soldat russe dans Snake Eater qui est le portrait craché du tant décrié Raiden héros du précédent opus, ou les innombrables flashbacks et les remakes des boss dans Guns of the Patriots, le second ne cesse de rappeler au bon souvenir du joueur les personnages de ses créations passées, comme expliqué plus haut. Tous deux n’hésitent pas non plus à offrir des situations autour de leur nom qui donnent à sourire. Ainsi, l’écran noir qu’impose Psycho Mantis au début du combat qui l’oppose à Solid Snake dans Metal Gear Solid porte en haut à droite l’inscription Hideo, en lieu et place de Video. Kamiya, lui n’hésite pas à faire uriner un homme sur une tombe portant son nom dans les premiers instants de Bayonetta. La référence est ici synonyme de générosité et de renforcement du lien entre le joueur et le créateur, à travers le rappel de leur histoire commune.

A retenir

Si preuve encore en était à faire, le jeu vidéo est devenu une culture à part entière et s’est constitué un vrai patrimoine auquel il aime se référer, quand il ne le fait pas envers les medias qui l’entourent et l’inspirent. Fort de ces clins d’œil, il rassemble toute une communauté autour d’anecdotes à partager, comme sait si bien le faire le cinéma. Au-delà de simples références, il transcende surtout l’expérience proposée en créant un lien particulier avec le joueur, de l’ordre de la culture générale et particulière qu’ils partagent ensemble.

(1) Il existe également nombre d’adaptations cinématographiques de licences de jeu vidéo. A ce propos, lire “Du pixel au grand écran, le jeu vidéo fait son cinéma” dans IG Magazine, numéro 1.

(2) Un excellent article paru dans le numéro 10 de IG Magazine, et intitulé “Légendes urbaines”, relate certains canulars et quiproquos célèbres de l’histoire du jeu vidéo. La revue d’Ankama a sorti par la suite un premier hors-série plus général traitant des Anecdotes dans le jeu vidéo.

Totof

2 réponses

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  1. […] ne trompent pas sur l’identité du dessinateur derrière les artworks et sur son penchant pour l’auto-référence. Travaux qui ont d’ailleurs aussi servi à la conception des armures et des armes. Pour terminer, […]

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