Les polémiques

Le médium vidéoludique a de tout temps causé des polémiques au sein de la société, et la religion en fait clairement partie. Parfois, les éditeurs prévoient le coup en censurant les jeux avant d’avoir des ennuis. C’est le cas de Nintendo of America qui très tôt s’occupe d’édulcorer ses titres hors du Japon. Un des premiers exemples est le jeu The Legend Of Zelda (NES), sorti en 1986, possédant un objet appelé Book Of Magic. Cet item qui ne fait de mal à personne est en fait… la Bible dans la version originale. On comprend que les Américains soient frileux, surtout à cette époque plus conservatrice (bizarrement, le donjon en forme de croix gammée a moins fait parler…). De la même manière, le symbole chrétien le plus retiré des jeux traversant le Pacifique est la Sainte Croix.

Pour continuer sur la série The Legend Of Zelda, les deux premiers épisodes ont vu un bouclier avec une croix chrétienne, et certains artworks de l’épisode SNES montrent un Link un genou à terre devant une statue divine. Encore une fois, la branche américaine du géant japonais est celle ayant le plus surveillé ces références, mais là où les jeux en interne ont fait preuve de vigilance, les éditeurs tiers sont ceux qui ont le plus subi le courroux “sacré” de Nintendo. Et les exemples sont très nombreux sur la période 8 bits et 16 bits. On peut citer notamment la série Castlevania qui, de par sa nature évoque le débat du Bien contre le Mal, avec de fortes références à la religion (croix, eau bénite, statues), a été grandement transformée pour ne pas choquer les occidentaux.

crédit: brulescorrupted

Mais la palme de la saga la plus malmenée à cette période est celle de Final Fantasy. Tout ou presque y est passé pour les épisodes sortis du Japon (I, IV et VI) : les églises remplacées par des cliniques, les croix chrétiennes et les étoiles de David censurées, et même le sort “Prier” qui, revenant sans cesse dans la saga, ne retrouvera son rôle religieux qu’à partir du 7ème épisode. Final Fantasy VI masquera également les mots “Djihad” et “Hell”. En résumé, beaucoup d’auto-censure, mais vous voulez de la vraie polémique. Pour rester dans la religion chrétienne, les catholiques verront d’un très mauvais oeil le jeu Doom, accusé de propager le satanisme. En effet, taper du démon sous des gerbes de sang, ça ne leur a pas plu. Des actions auront même été prises pour empêcher Doom 3 de sortir, des associations chrétiennes craignant de voir leurs gamins devenir “des adorateurs de Satan”. Au moins, ces derniers auront de la compagnie avec les Protestants, qui eux ont désiré conspuer Pokémon pour les mêmes raisons.

L’Islam est également très vigilant sur le contenu de beaucoup de médias, jeu vidéo y compris, et va articuler son “combat” sur plusieurs aspects. Un des fondements des républiques islamistes est notamment l’hostilité au Sionisme, base de l’Etat d’Israël. Et en ce sens, la critique générale va se porter sur… Pokémon (encore). Le nom de la série va d’abord faire l’objet de rumeurs dans de nombreux pays musulmans, sur le fait que “Pokemon” voudrait dire “Je suis Juif” en hébreu. Cela ne s’arrête pas là, puisque le cheikh Abdelaziz ben Abdallah al-Cheikh d’Arabie Saoudite prononce en 2001 une fatwa sur la série en raison des atteintes à la religion suivante  : promotion de la théorie de l’évolution, présence de symboles du Judaïsme, de la Chrétienté et des Francs Maçons et promotion des jeux d’argent. Peu de temps après, les jeux seront tous détruits aux frontières du pays. Pour info, le même pays renouvellera son discours vis-à-vis du jeu Pokémon GO quinze ans plus tard.

crédit: Zelda Wiki

Mais la série Pokémon n’est pas la seule à subir les critiques de l’Islam. Les symboles de la religion ont également été la source de plusieurs polémiques. Le jeu The Legend of Zelda: Ocarina Of Time devra opérer deux changements en ce sens, le premier étant le symbole des Gerudo. Créé originalement sous la forme d’un croissant et d’une étoile au Japon, symbole qu’on retrouve sur de nombreux drapeaux de pays musulmans, il prendra une forme plus abstraite en Occident. Deuxième point et sûrement le plus connu : le chant du Temple du Feu. Comme on peut l’entendre ici, la version initiale contient au-delà de la musique un chant religieux, ce qui est proscrit par les hautes instances de plusieurs pays du Moyen Orient. Le nom d’Allah étant également prononcé, c’est tout l’Islam qui se retrouve offensé. Le chant est donc remplacé par une version uniquement instrumentale. A noter que dans ces deux cas, Nintendo s’est à nouveau auto-censuré, ce qui n’a pas empêché certains pays d’y faire quand même référence.

Les développeurs de Media Molecule ont de leur côté subi de plein fouet la foudre d’une partie du public, concernant le jeu Little Big Planet. Sur une première version du jeu, un des niveaux solos possède une musique de fond faisant référence à des versets du Coran. Le problème, c’est que les paroles que l’on peut écouter sont :

« كل نفس ذائقة الموت » (« kollo nafsin tha’iqatol mawt » ou “Chaque âme aura le goût de la mort”).

« كل من عليها فان » (« kollo man alaiha fan » ou “Tout ce qui est sur Terre périra”)

Au delà du fait d’utiliser le Coran, les passages sont plutôt…pas cools sans contexte. Le jeu sera vite rappelé des étalages et remplacés par une version amputée de cette référence. La pilule passera mal également auprès des musulmans lorsqu’ils découvriront des inscriptions du Coran dans les …toilettes sur Call Of Duty Modern Warfare 2. Le jeu sera patché peu de temps après.

On note très peu de polémiques entre le médium et le judaïsme, mais celles-ci sont tournées principalement autour des références au régime nazi. La svastika (ou swastika) par exemple, est un signe ancestral utilisé aux quatre coins du monde, dont la signification peut varier du “bien” à “l’éternité” en passant par la représentation de certaines divinités (Ganesh par exemple). Par contre, depuis la moitié du XXème siècle, elle est plus souvent associée à sa récupération par Adolf Hitler. Et c’est en ce sens que l’”Anti-Defamation League”, une association juive de droits civiques, demande le retrait de la carte “Astuce Ninja de Koga” présentant la fameuse croix gammée (en réalité, le manji “omote”) à la Pokemon Company. Cette fois-ci, les deux parties ont pu s’entendre rapidement et quand les premiers ont compris que les sociétés japonaises ont par nature en tête la version pure du symbole, les seconds ont éteint la polémique en arrêtant la production de la carte. D’autres références au nazisme en Occident seront censurées par les développeurs eux-mêmes, principalement les saluts bras tendus que ce soit sur le Pokemon Registeel ou dans les dessins animés.

 

En résumé, il n’est pas dans notre intention de faire un listing parfait de toutes les polémiques liées aux religions monothéistes, ni d’en accabler une plus que l’autre, mais de montrer une évolution. Le jeu vidéo, au départ très peu répandu, s’est élargi à un plus grand public, pour devenir un phénomène de société. Et la société s’y est intéressée; notamment les religions. Et face aux remous causés par des jeux sur toutes les plateformes connues, certains développeurs ont préféré censurer a priori, quand d’autres ont su s’adapter à la situation. Le médium rentre dans la cour des grands.

À retenir

Sujet d’inspirations et de controverses, la religion se retrouve dans le jeu vidéo un peu dans la situation qu’elle connaît dans le monde réel. S’ils ont offert au médium des éléments narratifs, architecturaux et de game design, les cultes monothéistes ont été également vigilants à l’utilisation des signes et certaines polémiques en sont nées. Quoi qu’il en soit, le thème du sacré et du divin a su insuffler un souffle dramatique et épique à certaines productions. Et cela va bien au-delà du monothéisme, comme nous pourrons le voir dans de futurs articles consacrés aux mythologies, ainsi qu’aux religions créées par le jeu vidéo lui-même.

Totof et Flbond

[1] Là même où Sam Fisher se rend dans Splinter Cell Pandora Tomorrow, non sans railler l’influence de la ville et de ses endroits sacrés sur les conflits entre chrétiens, juifs et musulmans.

 

3 réponses

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  1. […] Des textes d’une intelligence et d’une sagesse rares, comme ces discussions rhétoriques que le joueur aura avec une I.A. qui va pousser ses convictions et ses conceptions de la civilisation jusque dans leurs derniers retranchements. Tout simplement brillant. Cet aspect est bien entendu optionnel, mais s’en priver serait bien dommage puisque c’est cela qui permet à The Talos Principle d’accéder à une autre dimension, de “simple” très bon jeu vidéo à œuvre avec un message philosophique fort à délivrer. Par exemple, la Tour située au centre de l’espace de jeu renvoie à Babel et à l’accession interdite vers Dieu. Plus généralement, le jeu propose souvent une île au loin, un horizon vers lequel nous sommes tentés de nous échapper, mais on est toujours rattrapé à notre devoir, celui que nous impose l’énigmatique Elohim. […]

  2. […] Quest IX : Les Sentinelles du Firmament, sur lequel les Célestelliens, sortes d’anges que les religions monothéistes ne renieraient pas, veillent et nourrissent en vue de le faire fructifier. Ils veillent également […]

  3. […] les plus notables et les plus évidentes, il y a évidemment la religion chrétienne, la dark fantasy, mais aussi et surtout H.P. Lovecraft – en ce qui concerne […]

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