Nous avions consacré une semaine spéciale à Fumito Ueda, il y a quasiment un an pile. Le temps de tester les jeux fondateurs du créateur, Ico et Shadow of the Colossus, mais aussi de réfléchir sur leurs messages, leur poésie et leurs secrets. Seize mois après la sortie de The Last Guardian, c’est un remaster auquel on a droit, toujours sur PS4. Shadow of the Colossus revient nous rappeler ce qui est le plus important en jeu vidéo: l’émotion et le respect.

La définition même du sublime

Le sublime, tel que défini par le domaine moral ou intellectuel, se veut un concept au-delà du beau. Pour le Larousse, le terme désigne ce “qui est le plus élevé”. Le Wiktionary renvoie aux racines latines du mot, de sublimis qui signifie “élevé, haut, sublime” et renvoie à ce “qui est au plus haut degré de l’élévation, de la grandeur, de la noblesse, de la beauté”. Wikipédia, de son côté, dit: “Comme concept esthétique, le sublime désigne une qualité d’extrême amplitude ou force, qui transcende le beau. Le sublime est lié au sentiment d’inaccessibilité (vers l’incommensurable). Comme tel, le sublime déclenche un étonnement, inspiré par la crainte ou le respect.” Cela rejoint l’écrasement et l’admiration que ressent le Dr Victor Frankenstein dans les montagnes de sa Suisse natale dans le classique fantastique éponyme de Mary Shelley. Quiconque a déjà vécu l’expérience Shadow of the Colossus sait que ce jeu fait partie des titres ayant le mieux incarné cette définition du sublime.

Admirez la profondeur de champ et la puissance évocatrice du désert.

Avec ce remaster, tout est fait pour encore plus couper le souffle qu’à l’époque de la sortie du soft originel sur PS2. Le jeu a gagné en poésie et en mélancolie, si tant est que ce fût encore possible. Ici époustouflé par la grandeur des décors et de la profondeur de champ, là écrasé par le poids, la grâce et la taille des colosses, on se prend à (re)découvrir ce monde atypique, qui gagne en vie sans perdre de sa solitude et de son silence caractéristiques. On s’arrête souvent, juste pour résister à l’envie de se jeter du haut d’une falaise, pour contempler et mesurer les changements offerts par Bluepoint Games qui a développé un moteur maison à la hauteur du mythe, sublimant encore plus ses environnements. Ce n’est pas un mince exploit et il convient de saluer et de remercier le studio pour ce travail exceptionnel.

Pont de pierre, herbes hautes, brume et horizon.

On ne parle pas ici du lissage HD et de la stabilisation de frame rate dont avait bénéficié la version PS3, mais bien d’une refonte graphique totale et magnifique. Les détails apportés aux environnements sont tout simplement époustouflants: les herbes, les plaques de pierres sur les falaises, les forêts, les cascades, les vents, les dunes, les chemins entre les montagnes, tous éclatent aux yeux voire s’ajoutent au souvenir d’un joueur qui va prendre ici une baffe constante. Le réalisme que peuvent revêtir certains éléments, comme l’eau, les végétations, les lumières qui percent les forêts, est bluffant et inattaquable: en d’autres termes, il est décidément sublime. Un rappel qu’un jeu n’a pas forcément besoin d’une grande interface ou de mécaniques compliquées et chiffrées pour être magnifique et inoubliable: une ambiance vaut mieux que mille statistiques, une image vaut mieux que mille mots comme on le dit dans la langue de Shakespeare.

Ici, une nature plus généreuse et plus luxuriante.

À ce titre, on se rend compte encore plus aujourd’hui de l’influence qu’a eu Shadow of the Colossus sur la série Zelda, et surtout sur les Souls. Les liens sont évidents et assumés: de l’atmosphère silencieuse aux affrontements épiques et désespérés à la musique évolutive contre les monstres sublimes, en passant par les lézards lumineux et la majesté des panoramas et des lieux, l’œuvre de Hidetaka Miyazaki doit énormément à celle de Fumito Ueda. Ces jeux laissent parler leur art, leurs univers, leur narration essentiellement non verbale. On prendra donc un certain plaisir à paramétrer le mode photo, qui offre la possibilité de customiser l’angle de caméra pour une meilleure optimisation de l’espace, et de s’émerveiller devant la toile de fond qui se dessine sous nos yeux. Il ne s’agit cependant pas d’une nouvelle quête, comme dans le récent remake de l’exceptionnel Dragon Quest VIII, mais plutôt de se faire plaisir avec des captures d’écran personnalisables.

En contrebas, la mer.

Plus généralement, Shadow of the Colossus est resté le même jeu. Pas de colosse supplémentaire, toujours ce cheminement linéaire, ce minimalisme juste dans le gameplay. Et malheureusement certains défauts qui persistent, comme cette caméra capricieuse jusqu’à masquer l’action, et sa jouabilité un peu flottante qui tantôt exaspère, tantôt se montre assez permissive pour équilibrer le challenge. On regrette plus fortement certains bugs qui obligent parfois carrément à relancer le jeu. Heureusement, les sauvegardes peuvent être désormais manuelles et ramènent au dernier promontoire visité. Autels qui accueillent par ailleurs un nombre de lézards sensiblement plus important que sur PS2, ce qui a donc tendance à diminuer quelque peu la difficulté globale du titre puisque lesdits reptiles augmentent l’endurance, pour rappel. Au final, c’est peu de chose, surtout quand on retrouve cet univers magnifié et des protagonistes forts tels que Agro, fidèle et formidable destrier dont les animations sont bluffantes de réalisme, que ce soit son galop ou tout simplement les poils de sa crinière et de sa queue qui virevoltent au vent.

Le Grain de Burve: la fin du rêve ?

Travail monstrueux -colossal, pourrait-on dire- que ce remake, avec même une petite optimisation pour les heureux possesseurs de PS4 Pro, et l’option étonnante et bienvenue de choisir entre la magnificence visuelle débridée ou la fluidité rigoureuse d’un 60fps, un choix qui fait chaud au cœur, mais qui sonne cependant tout autant comme un élan de générosité de la part du studio que comme un aveu de faiblesse, comme si le jeu était finalement trop colossal pour être confiné dans notre console, même new gen, même boostée. De mémoire, la dernière fois qu’un tel choix a été proposé, c’était pour la version PS3 de BioShock 3, avec pour résultat deux versions frustrantes, tentant de pallier le gouffre qui la séparait de la mouture PC. Rien de tout cela ici, les deux versions de SotC nouveau crû étant parfaitement en place, belles, fluides, vertigineuses, comme à la belle époque…

Une cité en ruines, mille sentiments.

Mais si la beauté sans appel de ce portage nous rappelle l’incroyable modernité du jeu d’origine, sa parfaite entièreté (malgré les défauts de l’époque), sa singularité narrative axée sur une poétique du non-dit nimbée de mystère où chaque pierre, chaque grotte raconte une histoire pour qui sait écouter les murmures du vent. Mais c’est peut-être l’indéniable influence que les jeux de Fumito Ueda ont eu sur le vidéoludique qui reste le plus impressionnant, le plus flagrant, tant en termes de dépassement technique -Ueda, toujours prêt à faire pleurer les consoles!- que de narration. Citons comme exemple le plus récent à quel point Breath of the Wild se retrouve imprégné par la présence imposante de l’Ombre du Colosse, la poétique du GOTY 2017 reposant sur les marges d’un monde en ruines que traverse Link plus que dans l’énoncé de la quête principale à proprement parler.

Oui, cette adaptation est rien moins que grandiose… Pourtant, c’est avec le cœur gros que je l’accueille, car elle marque la fin d’une époque.

Au bout, la lumière du soleil.

En termes de poésie pure tout d’abord. Si les brumes de la version PS2 tenaient souvent de la ruse pour masquer les limites de la console, elle servait aussi un propos poétique, une ambiance singulière. La version PS4 lève le voile sur un univers magnifique, gigantesque, et fixe dans la foulée les contours de cet univers que l’on ne pouvait jusqu’alors que deviner à travers les brumes oniriques de la version originelle. On y gagne au change, nous assure-t-on. Pourquoi pas. Mais une partie de la magie qui habite l’ombre et les nappes embrumées ont indéniablement été sacrifiées sur l’autel de la HD.

Mais c’est finalement un problème qui n’en est pas vraiment un, vu la qualité de cette relecture fidèle au gigantisme et à la narration de l’œuvre originelle. Néanmoins, réel sacrifice il y a eu, autrement plus sérieux et tragique…

Lors de notre semaine dédiée à Fumito Ueda, nous avions rendu hommage aux cavaliers assidus qui avaient passé des centaines d’heures à arpenter les espaces désertiques du jeu à la recherche des secrets disséminés par le créateur -je le répète, chaque pierre raconte une histoire!, d’abord avec l’espoir de découvrir un Colosse caché, un Dernier Secret enfoui dans les replis de la carte, puis par amour de ce monde d’une richesse troublante, découvrant des lieux difficilement accessibles, des symboles étranges au sein des ruines, exploitant des techniques flirtant avec le “gameplay émergent”, Ueda n’ayant envisagé ni ce degré de dévouement ni l’exploitation de certaines failles et bugs de collision permettant des sauts surréalistes et donnant littéralement accès à des “zones interdites”.

Malgré le démenti officiel de Fumito Ueda quant à l’existence d’un colosse caché, ces Chevaliers de l’Impossible ont continué à arpenter les cartes les espaces désertiques et mystérieux du jeu, à croiser leurs notes et leurs découvertes, allant jusqu’à s’attaquer au code-source du titre, sans pour autant cesser de croire à un Ultime Secret tapis dans l’ombre du colosse.

Au détour d’une cascade.

Cette nouvelle version, qui semble avoir déjà remplacé dans le cœur de nombre de joueurs la version d’origine, met fin à cette quête, cette danse dans les marges du jeu: elle grave dans le marbre une version finale, définitive, qui n’a de plus pas été supervisée par Ueda -bien que le maître ait été consultant ponctuel pour cette version, quand même!, qui emporte avec elle les derniers échos des légendes et mystères qui résonnaient encore lorsque le vent soufflait entre les pierres de la version originelle.

Avec un jeu aussi riche et aussi “habité” que Shadow of the Colossus, il serait plus juste de parler de “traduction” de la poésie de Fumito Ueda, avec les approximations que l’exercice implique, une transposition de la face visible de l’iceberg, laissant potentiellement de côté la beauté surannée de ces légendes murmurées au coin du feu par la descendance de ces aventuriers.

À retenir

Par le biais des remakes et remasters, l’époque actuelle a tendance à le rappeler: certains jeux sont inscrits dans le marbre, à jamais. Shadow of the Colossus s’est paré sur PS4 d’une robe des plus merveilleuses, a corrigé certains de ses grands défauts pour réussir un pari insensé: restituer une expérience à la fois authentique et magnifiée. Au-delà de nous replonger dans cette époque PS2 qui fut ô combien belle, il s’agit surtout de (re)vivre une aventure à l’identité à nulle autre pareille.

Totof et Toma Überwenig

Informations sur le jeu

Plateforme : PS4

Genres : Action-Aventure, Boss-rush

Développeurs : Team Ico, Bluepoint Games

Éditeur : Sony Computer Entertainment

Date de sortie : 6 février 2018

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