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Nous avions consacré une semaine spéciale à Fumito Ueda, il y a quasiment un an pile. Le temps de tester les jeux fondateurs du créateur, Ico et Shadow of the Colossus, mais aussi de réfléchir sur leurs messages, leur poésie et leurs secrets. Seize mois après la sortie de The Last Guardian, c’est un remaster auquel on a droit, toujours sur PS4. Shadow of the Colossus revient nous rappeler ce qui est le plus important en jeu vidéo: l’émotion et le respect.

La définition même du sublime

Le sublime, tel que défini par le domaine moral ou intellectuel, se veut un concept au-delà du beau. Pour le Larousse, le terme désigne ce “qui est le plus élevé”. Le Wiktionary renvoie aux racines latines du mot, de sublimis qui signifie “élevé, haut, sublime” et renvoie à ce “qui est au plus haut degré de l’élévation, de la grandeur, de la noblesse, de la beauté”. Wikipédia, de son côté, dit: “Comme concept esthétique, le sublime désigne une qualité d’extrême amplitude ou force, qui transcende le beau. Le sublime est lié au sentiment d’inaccessibilité (vers l’incommensurable). Comme tel, le sublime déclenche un étonnement, inspiré par la crainte ou le respect.” Cela rejoint l’écrasement et l’admiration que ressent le Dr Victor Frankenstein dans les montagnes de sa Suisse natale dans le classique fantastique éponyme de Mary Shelley. Quiconque a déjà vécu l’expérience Shadow of the Colossus sait que ce jeu fait partie des titres ayant le mieux incarné cette définition du sublime.

Admirez la profondeur de champ et la puissance évocatrice du désert.

Avec ce remaster, tout est fait pour encore plus couper le souffle qu’à l’époque de la sortie du soft originel sur PS2. Le jeu a gagné en poésie et en mélancolie, si tant est que ce fût encore possible. Ici époustouflé par la grandeur des décors et de la profondeur de champ, là écrasé par le poids, la grâce et la taille des colosses, on se prend à (re)découvrir ce monde atypique, qui gagne en vie sans perdre de sa solitude et de son silence caractéristiques. On s’arrête souvent, juste pour résister à l’envie de se jeter du haut d’une falaise, pour contempler et mesurer les changements offerts par Bluepoint Games qui a développé un moteur maison à la hauteur du mythe, sublimant encore plus ses environnements. Ce n’est pas un mince exploit et il convient de saluer et de remercier le studio pour ce travail exceptionnel.

Pont de pierre, herbes hautes, brume et horizon.

On ne parle pas ici du lissage HD et de la stabilisation de frame rate dont avait bénéficié la version PS3, mais bien d’une refonte graphique totale et magnifique. Les détails apportés aux environnements sont tout simplement époustouflants: les herbes, les plaques de pierres sur les falaises, les forêts, les cascades, les vents, les dunes, les chemins entre les montagnes, tous éclatent aux yeux voire s’ajoutent au souvenir d’un joueur qui va prendre ici une baffe constante. Le réalisme que peuvent revêtir certains éléments, comme l’eau, les végétations, les lumières qui percent les forêts, est bluffant et inattaquable: en d’autres termes, il est décidément sublime. Un rappel qu’un jeu n’a pas forcément besoin d’une grande interface ou de mécaniques compliquées et chiffrées pour être magnifique et inoubliable: une ambiance vaut mieux que mille statistiques, une image vaut mieux que mille mots comme on le dit dans la langue de Shakespeare.

Ici, une nature plus généreuse et plus luxuriante.

À ce titre, on se rend compte encore plus aujourd’hui de l’influence qu’a eu Shadow of the Colossus sur la série Zelda, et surtout sur les Souls. Les liens sont évidents et assumés: de l’atmosphère silencieuse aux affrontements épiques et désespérés à la musique évolutive contre les monstres sublimes, en passant par les lézards lumineux et la majesté des panoramas et des lieux, l’œuvre de Hidetaka Miyazaki doit énormément à celle de Fumito Ueda. Ces jeux laissent parler leur art, leurs univers, leur narration essentiellement non verbale. On prendra donc un certain plaisir à paramétrer le mode photo, qui offre la possibilité de customiser l’angle de caméra pour une meilleure optimisation de l’espace, et de s’émerveiller devant la toile de fond qui se dessine sous nos yeux. Il ne s’agit cependant pas d’une nouvelle quête, comme dans le récent remake de l’exceptionnel Dragon Quest VIII, mais plutôt de se faire plaisir avec des captures d’écran personnalisables.

En contrebas, la mer.

Plus généralement, Shadow of the Colossus est resté le même jeu. Pas de colosse supplémentaire, toujours ce cheminement linéaire, ce minimalisme juste dans le gameplay. Et malheureusement certains défauts qui persistent, comme cette caméra capricieuse jusqu’à masquer l’action, et sa jouabilité un peu flottante qui tantôt exaspère, tantôt se montre assez permissive pour équilibrer le challenge. On regrette plus fortement certains bugs qui obligent parfois carrément à relancer le jeu. Heureusement, les sauvegardes peuvent être désormais manuelles et ramènent au dernier promontoire visité. Autels qui accueillent par ailleurs un nombre de lézards sensiblement plus important que sur PS2, ce qui a donc tendance à diminuer quelque peu la difficulté globale du titre puisque lesdits reptiles augmentent l’endurance, pour rappel. Au final, c’est peu de chose, surtout quand on retrouve cet univers magnifié et des protagonistes forts tels que Agro, fidèle et formidable destrier dont les animations sont bluffantes de réalisme, que ce soit son galop ou tout simplement les poils de sa crinière et de sa queue qui virevoltent au vent.

Le Grain de Burve: la fin du rêve ?

Travail monstrueux -colossal, pourrait-on dire- que ce remake, avec même une petite optimisation pour les heureux possesseurs de PS4 Pro, et l’option étonnante et bienvenue de choisir entre la magnificence visuelle débridée ou la fluidité rigoureuse d’un 60fps, un choix qui fait chaud au cœur, mais qui sonne cependant tout autant comme un élan de générosité de la part du studio que comme un aveu de faiblesse, comme si le jeu était finalement trop colossal pour être confiné dans notre console, même new gen, même boostée. De mémoire, la dernière fois qu’un tel choix a été proposé, c’était pour la version PS3 de BioShock 3, avec pour résultat deux versions frustrantes, tentant de pallier le gouffre qui la séparait de la mouture PC. Rien de tout cela ici, les deux versions de SotC nouveau crû étant parfaitement en place, belles, fluides, vertigineuses, comme à la belle époque…

Une cité en ruines, mille sentiments.

Mais si la beauté sans appel de ce portage nous rappelle l’incroyable modernité du jeu d’origine, sa parfaite entièreté (malgré les défauts de l’époque), sa singularité narrative axée sur une poétique du non-dit nimbée de mystère où chaque pierre, chaque grotte raconte une histoire pour qui sait écouter les murmures du vent. Mais c’est peut-être l’indéniable influence que les jeux de Fumito Ueda ont eu sur le vidéoludique qui reste le plus impressionnant, le plus flagrant, tant en termes de dépassement technique -Ueda, toujours prêt à faire pleurer les consoles!- que de narration. Citons comme exemple le plus récent à quel point Breath of the Wild se retrouve imprégné par la présence imposante de l’Ombre du Colosse, la poétique du GOTY 2017 reposant sur les marges d’un monde en ruines que traverse Link plus que dans l’énoncé de la quête principale à proprement parler.

Oui, cette adaptation est rien moins que grandiose… Pourtant, c’est avec le cœur gros que je l’accueille, car elle marque la fin d’une époque.

Au bout, la lumière du soleil.

En termes de poésie pure tout d’abord. Si les brumes de la version PS2 tenaient souvent de la ruse pour masquer les limites de la console, elle servait aussi un propos poétique, une ambiance singulière. La version PS4 lève le voile sur un univers magnifique, gigantesque, et fixe dans la foulée les contours de cet univers que l’on ne pouvait jusqu’alors que deviner à travers les brumes oniriques de la version originelle. On y gagne au change, nous assure-t-on. Pourquoi pas. Mais une partie de la magie qui habite l’ombre et les nappes embrumées ont indéniablement été sacrifiées sur l’autel de la HD.

Mais c’est finalement un problème qui n’en est pas vraiment un, vu la qualité de cette relecture fidèle au gigantisme et à la narration de l’œuvre originelle. Néanmoins, réel sacrifice il y a eu, autrement plus sérieux et tragique…

Lors de notre semaine dédiée à Fumito Ueda, nous avions rendu hommage aux cavaliers assidus qui avaient passé des centaines d’heures à arpenter les espaces désertiques du jeu à la recherche des secrets disséminés par le créateur -je le répète, chaque pierre raconte une histoire!, d’abord avec l’espoir de découvrir un Colosse caché, un Dernier Secret enfoui dans les replis de la carte, puis par amour de ce monde d’une richesse troublante, découvrant des lieux difficilement accessibles, des symboles étranges au sein des ruines, exploitant des techniques flirtant avec le “gameplay émergent”, Ueda n’ayant envisagé ni ce degré de dévouement ni l’exploitation de certaines failles et bugs de collision permettant des sauts surréalistes et donnant littéralement accès à des “zones interdites”.

Malgré le démenti officiel de Fumito Ueda quant à l’existence d’un colosse caché, ces Chevaliers de l’Impossible ont continué à arpenter les cartes les espaces désertiques et mystérieux du jeu, à croiser leurs notes et leurs découvertes, allant jusqu’à s’attaquer au code-source du titre, sans pour autant cesser de croire à un Ultime Secret tapis dans l’ombre du colosse.

Au détour d’une cascade.

Cette nouvelle version, qui semble avoir déjà remplacé dans le cœur de nombre de joueurs la version d’origine, met fin à cette quête, cette danse dans les marges du jeu: elle grave dans le marbre une version finale, définitive, qui n’a de plus pas été supervisée par Ueda -bien que le maître ait été consultant ponctuel pour cette version, quand même!, qui emporte avec elle les derniers échos des légendes et mystères qui résonnaient encore lorsque le vent soufflait entre les pierres de la version originelle.

Avec un jeu aussi riche et aussi “habité” que Shadow of the Colossus, il serait plus juste de parler de “traduction” de la poésie de Fumito Ueda, avec les approximations que l’exercice implique, une transposition de la face visible de l’iceberg, laissant potentiellement de côté la beauté surannée de ces légendes murmurées au coin du feu par la descendance de ces aventuriers.

À retenir

Par le biais des remakes et remasters, l’époque actuelle a tendance à le rappeler: certains jeux sont inscrits dans le marbre, à jamais. Shadow of the Colossus s’est paré sur PS4 d’une robe des plus merveilleuses, a corrigé certains de ses grands défauts pour réussir un pari insensé: restituer une expérience à la fois authentique et magnifiée. Au-delà de nous replonger dans cette époque PS2 qui fut ô combien belle, il s’agit surtout de (re)vivre une aventure à l’identité à nulle autre pareille.

Totof et Toma Überwenig

Informations sur le jeu

Plateforme : PS4

Genres : Action-Aventure, Boss-rush

Développeurs : Team Ico, Bluepoint Games

Éditeur : Sony Computer Entertainment

Date de sortie : 6 février 2018

Ces derniers mois ont été marqués par un étrange phénomène : le retour des arlésiennes, ces jeux que l’on pensait à jamais perdus les Limbes du Développement, les rêves et les ambitions s’étant brisés sur les rivages de la réalité économique de l’industrie vidéoludique. Final Fantasy XV, Nioh, OwlBoy – sans oublier l’annonce en fanfare de Shenmue 3 à l’E3 du Microsoft-bashing -, autant de jeux que l’on aurait pu ne jamais voir. Parmi les métaphores filées du developpment hell, The Last Guardian règne sans partage, ayant acquis depuis ses premiers balbutiements en 2007, au gré des années et des reports successifs, le statut de private joke amère au sein des joueurs qui n’y croyaient plus vraiment et d’une presse qui n’y croyait vraiment plus. Mais les grands rêveurs qui continuaient à voir la lumière au bout du tunnel ont fini par avoir gain de cause car il est enfin là, le dernier jeu de Fumito Ueda, émergeant des brumes du chateau d‘Ico, de l’ombre menaçante des Colosses. Oui, il est là. Est-il sorti trop tard ? L’attente valait-elle finalement le coup ? Une brève réponse pour clore cette semaine spéciale dédié au dernier poète du triple A, Fumito Ueda.

Ueda Style

The Last Guardian assume le rôle d’aboutissement et de synthèse, de testament même, en un sens, témoignage peut-être pas de la fin d’une carrière, puisque son auteur travaille déjà sur un autre projet, mais certainement de la fin d’une époque, clôturant une implicite trilogie, aux cotés d’Ico et de Shadow of the Colossus.

Du second, on sent à chaque instant le prolongement de la fascination de l’auteur pour les créatures mythiques mettant à mal les loi de la Nature, ainsi qu’une maturation d’un travail de texture tout en finesse qui avait mis les joueurs – ainsi que nos pauvres PS2 – à genoux, une reprise des codes esthétiques, nouveau témoin de la force de l’identité artistique visionnaire qui marque chaque parcelle de l’oeuvre d’Ueda. Et comme pour Shadow of the Colossus, The Last Guardian porte à même sa chair les stigmates de son houleux développement, ayant littéralement survolé toute une génération de consoles pour se poser sur cette New Gen à la mesure des ambitions de l’auteur.

Du premier, l’inoubliable Ico,  il hérite non seulement d’un postulat de départ analogue – un enfant enfermé dans un lieu de mystère tissant des liens avec un être surnaturel, séparé par la barrière de la langue – mais aussi d’un gameplay très proche, The Last Guardian renouant avec brio avec le jeu de puzzle-adventure dans un donjon surréaliste et immense.  On retrouve avec délice cette singularité du cadre, cette magnifique démesure nimbées de brumes, danse entre ombre et lumière, ce sentiment d’Inquiétante Etrangeté imprégnant le cadre jusque dans ses proportions pharaoniques, magnifiée par la puissance de la PS4 et ce souci du détail omniprésent. Oui, si Shadow of the Colossus assume le postulat d’un univers commun avec Ico, ici, c’est jusque dans son ADN profond que Ueda retrouve son premier amour.

L’éveil de la Bête

Mais le centre nevralgique de l’oeuvre, du gameplay à l’expérience vécue, on retrouve sa maestria à créer une relation intense, tangible, réelle avec une créature fictive, l’empathie liant le joueur à Trico, la créature chimérique, tenant sans problème le menton à la relation fusionnelle qui nous liait à le belle Yorda.

Car Trico est indéniablement au centre de tout. L’on se surprend à passer de longues minutes à admirer le naturel des attitudes de cette étrange entité en marge de la nature, inquiétante et attachante à la fois, gracieuse et sauvage, émouvante à chaque instant. Rapidement, le joueur se mettra à lui parler à travers la membrane vacillante du quatrième mur, à vouloir la protéger, à chérir les moments d’intimité, d’affection, de jeu, à ressentir de la gratitude sincère lorsque Trico viendra à l’aide du jeune garçon, notre aide. Ueda réussit une fois encore à créer les conditions d’un attachement réel, qui prend au coeur, au delà de l’amour que l’on éprouvait pour Yorda, de la connivence qui nous liait à Agro.

L’équilibre entre la construction de cette relation et sa place fonctionnelle dans le gameplay est gérée avec une élégance qui force le respect. Ueda, fort d’une longue expérience et de la puissance non négligeable de la console de Sony, nous offre des moments de pure grâce contemplative alternant avec des phases de puzzle-plateforme très souvent centrés sur les réactions de Trico, sa relation au jeune personnage, notre capacité à communiquer avec lui à travers ce dernier, à comprendre ce qu’il veut exprimer ou les raisons de son changement de comportement, que ce soit face à ces vitraux dont la vue du symbole représenté le paralysent, ou son incontrôlable attirance pour les fumées s’échappant de mystérieux chaudrons… Tant d’éléments qui, ajoutés à la démesure de l’architecture ambiante, nous rappellent que nous faisons intrusion dans son territoire, le Nid…

Comme pour la plupart des arts à portée populaire, peut-être même plus encore que les autres, le jeu vidéo est victime de son succès commercial. A l’instar du cinéma, l’évolution de l’économie vidéoludique, de ses modalités de production nous invitent à parler d’industrie du jeu vidéo. Les sommes investies sont colossales – peut-être démesurées – et le gouffre entre le jeu dit « indé » et le triple A s’est creusé de façon drastique. Dans ce contexte, il est évidemment tentant de s’abandonner à la manichéenne vision romantique de l’opposition entre la méchante industrie et la vacuité de ses gros titres, tout en vantant les mérites des petits jeux faits à la sueur du front dans une chambre d’étudiant par un artiste fauché habité par une vraie Vision. Tentant, certes, mais extrêmement limité comme approche, et un rien pédant. Car la réalité est bien plus subtile, bien plus riche que ça. C’est néanmoins un débat pour un autre jour -et débat il y aura, d’ailleurs, sans vouloir teaser…-.

L’oeuvre de Ueda, à la lumière de cette fictive opposition entre production industrielle et expression artistique, est particulièrement intéressante, en particulier dans le cas de Shadow of the Colossus qui, comme Ico, a su s’imposer au panthéon des chef d’oeuvres vidéoludiques, beau et tragique, sombre, subtil, épique, profond. Pourtant, le jeu porte en lui les cicatrices profondes de sa genèse difficile, et seuls les joueurs ayant osé se perdre dans le labyrinthe, succomber corps et âme au sortilège inscrit dans les marges ont pu contempler ce qui aurait dû rester tapi sous la surface, entendre les lointains échos d’une mélancolique mélodie silencieuse.

Et si l’Ombre du Colosse n’était pas celle que l’on croit… ?

Visitons ensemble les vestiges chargés d’histoire(s) que certains joueurs ont su découvrir, en dérivant à travers ces espaces gigantesques, à la recherche d’indices, de fragments de sens, ou simplement pour le plaisir de baigner dans la beauté magistrale de ces Terres Interdites à l’homme depuis des temps immémoriaux, en suivant le chemin de quelques-unes des pistes proposées, tels des fragments de fil d’Ariane au sein d’un labyrinthe érodé par le temps… Afin de ne pas nous perdre dans ledit labyrinthe, seules certaines pistes seront énoncées, certains passages indiqués, mais nous finirons ensemble par une réponse possible à peut-être la grande question que soulève Shadow of the Colossus… N’oublions pas que, pour citer WestWorld « the Labyrinth is not meant for us »… Sur cet avertissement, aventurons-nous ensemble dans l’épaisseur des brumes…

I. Un projet colossal

Si Ico a su séduire la critique et les joueurs au gré des années, son rayonnement commercial à sa sortie fut loin d’être à la hauteur de sa reconnaissance posthume. Et cette réception commerciale mitigée obligea Fumito Ueda à revoir ses ambitions à la baisse pour le successeur d’Ico, le célèbre Shadow of the Colossus, landmark incontournable du paysage vidéoludique au point que depuis sa sortie, à chaque fois que l’on croise dans un jeu un colosse ou que l’on affronte un adversaire démesuré, le joueur pense instinctivement à Shadow of the Colossus. Wander devait à l’origine affronter quarante-huit colosses, mais rapidement, une fois le chantier mis en branle et au vu de la quantité de travail nécessaire pour accoucher de chacune de ces quasi-divinités de chair et de pierre, Ueda divisa le nombre de colosses par deux, afin de rendre le projet réalisable. Une coupe supplémentaire – supposément liée à l’échec relatif d’Ico – fit sombrer dans les limbes six colosses supplémentaires, pourtant déjà conceptualisés et présents dans certaines versions Alpha du jeu, ramenant à seize le nombre de ces créatures mythiques que l’on devra affronter.

Difficile de connaître l’exacte chronologie des événements, à quels moments du développement du jeu ces décisions ont dû être prises, dans quelle mesure elles ont été imposées à la Team Ico, de quelle façon Ueda a vécu ce syndrome de la Peau de Chagrin. Si son discours est rodé, chacune des interviews données faisant passer ces décisions pour des choix délibérés, nombre d’éléments laissent à penser que le passage de 24 à 16 Colosses lui a été imposé une fois le jeu et son background déjà bien avancés. Outre les séquences montrant les Colosses en mouvement issues des versions Alpha du jeu, que l’on trouve facilement sur YouTube aujourd’hui, il subsiste d’indéniables indices à même le jeu dans sa version finale et ce dès l’ouverture du jeu.

Par exemple, en observant la structure du Shrine of Worship et ses stèles dédiées aux Colosses, connaissant l’histoire du développement du jeu, on remarque les espaces vides laissés par les stèles absentes – ceci est confirmé par la comparaison avec l’une des premières bandes-annonces du jeu, où le titre était encore Nico, qui propose une vue centrée du Shrine avec les 22 stèles présentes -. Peut-être est-ce un choix délibéré, afin d’inscrire l’absence de ces Colosses dans la diégèse du jeu, peut-être se sont-ils éteints d’eux-mêmes au fil des millénaires emportant avec eux la statue les représentant, nous n’en saurons rien, et c’est tant mieux, puisqu’une des forces de la narration diagonale de Fumito Ueda est de laisser le mystère entier, d’offrir une histoire simple où chaque pause, chaque silence est une porte vers un océan de mystères, de possibilités, replis d’un univers en apparence lisse, et pourtant indéniablement habité par l’ombre de son passé, par l’Histoire, les Mythes et Légendes d’un autre temps, point de rencontre entre le mythique et le narratif. Comme dit dans d’autres textes de cette semaine spéciale, Ueda est un poète du non-dit, de la suggestion. Ce qui rend d’autant plus difficile de discerner ce qui est laissé en pâture au joueur, et ce qui est trace accidentelle d’un développement houleux.

Il n’est cependant pas rare dans l’industrie vidéoludique de trouver dans les jeux les traces de leurs ambitions premières une fois celles-ci revues à la baisse, rationalisées car trop gourmandes en termes d’investissement de temps, d’argent, voire de ressources hardware. Des cartes amputées d’une portion dont on trouve encore traces dans le code-source, des assets non utilisés, c’est finalement très courant, à plus forte raison à l’ère de l’open world, où il devient difficile de tout « nettoyer » lors de ces changements de direction. Le jeu vidéo n’a d’ailleurs pas attendu l’open world pour être confronté à ce type de situation. Sur la borne arcade du légendaire Xevious, on trouvait des sprites de PacMan – le fantôme rouge, si ma mémoire est bonne -, pour des raisons de recyclage de PCB. Donc le problème en question est presque aussi vieux que le jeu vidéo!

Mais pour le cas de Shadow of the Colossus, néanmoins, les spéculations vont bon train, car Ueda est obsédé par le souci du détail. Et là où le jeu nous offre quelques chiches achievements classiques, une pincée d’upgrades bienvenus en termes de Stamina notamment, nous permet de débloquer quelques rares items au gré des performances dans les modes de difficulté élevés et surtout dans le boss rush débloqué une fois l’aventure achevée, une autre quête, plus discrète, moins évidente et pourtant s’offrant au joueur là encore dès le Shrine of Worship, point de départ de l’aventure où la belle Mono gît inanimée, s’offre timidement au joueur. Tous ont remarqué que l’on pouvait sauter du dos d’Agro, fidèle et touchant compagnon de route de Wander, et que l’on pouvait ainsi atteindre des zones autrement inaccessibles. La plupart d’entre nous se sont amusés à attraper les pattes des colombes en plein vol, permettant de planer un peu. Deux éléments en apparence anodins, et pourtant rien moins qu’essentiels dans ce qui deviendra la véritable quête des amoureux du jeu, celle du Dernier Secret de Shadow of the Colossus.

Voici venir un véritable bijou tout droit sorti de l’esprit des créateurs d’ICO. Un petit rappel pour les néophytes, ICO est un jeu sorti au tout début du règne de la PS2, cet OVNI vidéoludique propose d’incarner un personnage (aussi charismatique qu’un figuier) dont le but est de protéger une jeune fille et de coopérer avec (dans certains cas), il aura pour arme un morceau de bois pour repousser des ombres menaçantes. Concept sans intérêt me direz-vous, hé bien non puisque ce jeu a connu un succès phénoménal (du moins dans la presse, dans le commerce, cela reste plus ou moins mitigé) de par son univers enchanteur et poétique. Quatre ans plus tard, la même équipe nous propose un jeu qui sort des sentiers battus, ici pas d’armes à feu, pas de décapitation, pas de sang giclant partout et pas de pouvoirs extraordinaires rien qu’un simple homme qui devra accomplir l’impossible pour sauver son amour. Une somptueuse histoire de la team Ueda que je vais vous conter humblement. Alors être objectif pour vous aujourd’hui risque d’être dur car ce jeu mérite amplement ce test d’amour mais il faut aussi faire ce travail d’information, car si pour moi ce jeu est enivrant, il ne le sera pas pour d’autres. C’est à vous qu’il revient donc de vous faire votre avis sur une légende du jeu vidéo.

Mystère absolu

L’impression de gigantisme a été proprement travaillé.

Nous incarnons un bien mystérieux personnage dont on ne connait rien, mais son but est simple : sa fiancée est morte et il souhaite de tout cœur la faire revenir d’entre les morts. Pour cela, il entame un long périple pour commencer sa quête.  Un prologue vous montrera le cheminement du héros jusqu’aux terres maudites. En ces lieux, il trouvera un temple où le gardien des lieux, une/des voix nommées Dormin, lui fait comprendre qu’il devra mettre à genoux seize colosses pour faire revivre sa dulcinée. C’est tout ? C’est déjà pas mal ! C’est avec l’aide de votre cheval nommé Agro, que vous parcourez les plaines d’une terre vide, triste et intemporelle où aucun ennemi ne vous empêchera d’accomplir votre périple, c’est comme si c’est le mode debug avait été activé. Seuls les colosses seront vos bêtes noires. La première étape consistera à trouver le colosse à l’aide d’une épée magique, vous devez pointer votre épée vers le soleil et la réflexion de celui-ci provoque un rayon qui vous indique la marche à suivre pour le trouver. D’ailleurs, cette épée servira à trouver le point faible des colosses en utilisant le même procédé que pour le chercher. Pour renforcer l’aspect mystérieux du jeu on ne sait rien des origines de ces géants. Vous foncez donc vers l’inconnu, prêt à affronter votre destin. La première confrontation pose direct une question limite métaphysique « En fait, je fais comment ? » « Comment je le dégomme ? » Point de Lames du Chaos ou d’invocations et je vais volontairement pas spoiler le lecteur qui serait intéressé par ce jeu. Vos méninges vont être sollicitées dès le début: il faut analyser, chercher ou frapper exactement pour le mettre à bas. Une fois la technique trouvée, c’est bingo le schéma sera un peu plus simple car bien sûr, chaque colosse ne s’aborde pas de la même manière et ces derniers se montreront vindicatifs pour ne pas claquer, attendez-vous donc à de la résistance. D’ailleurs, chapeau bas à la variété des colosses, aucun ne se ressemble et il y en a de toutes les tailles et de différents types superbement modélisés, fournis en détails. Leur aspect renforce davantage le mystère qui émane d’eux. Nous en venons donc aux graphismes très honnêtes pour de la PS2, le soft possède une belle variété de paysages (bien modélisés également) : forêts, déserts, plaines, ruines et lacs seront vos terrains de jeu et de tranquillité, la carte est assez grande pour ce que l’on a à faire, ce qui nous donne une sensation de liberté et de solitude. La profondeur d’affichage est correcte, qui n’empêche cependant pas d’énormes ralentissements, grosse lacune du jeu mais aussi quelques problèmes de caméra qui s’affole pour un rien, nous faisant parfois perdre le fil du combat – pas d’inquiétude, ce défaut n’est pas récurent. Une maniabilité agréable et fluide que ce soit pour le personnage principal que pour le poney, tout répond à merveille pour les combats; un petit temps d’adaptation est nécessaire pour coordonner certaines actions.

Ico et Shadow of the Colossus. Ou un duo de perles signées Fumito Ueda qui ont su transcender la simple barrière du gameplay, pour offrir à beaucoup de leurs utilisateurs une expérience inoubliable, empreinte d’émotions, de poésie et de messages, que nous allons humblement tenter de décrypter pour mettre en avant quelques pistes de lecture possible dans l’épaisseur des interprétations possibles de ces oeuvres massives. Attention, spoilers.

Ico, ou la quête de la liberté et la force de la solidarité

Incarnant Ico, un jeune garçon né avec des cornes et enfermé dans une forteresse pour ce seul motif d’être différent, le joueur aura pour but de s’évader de cette prison en compagnie de Yorda, une jeune fille pâle, craintive, soumise et illuminée qu’il devra aider tout au long du chemin, mais qui n’est pas retenue là pour les mêmes raisons. Outre le thème évident du rejet de l’autre par peur de sa différence, Ico soulève celui de la liberté accessible à chacun, dès lors qu’il s’en donne les moyens et franchit le pas. La porte qui nous retient prisonnier d’une condition est forcément entrebâillée, il suffit de la pousser et surtout, d’y croire. Nous sommes maîtres de notre destin, comme le souligne le fameux poème Invictus. Ico incarne bien cette idée et entraîne son amie dans son sillage avec sa force de caractère, son tempérament et une certaine dose d’optimisme, d’obstination et d’insouciance qui l’aide à échapper à l’extrême noirceur de la situation. Le jeune garçon s’évade, et libère et catalyse Yorda par sa spontanéité.

On peut également voir une analogie avec la dépression dans l’expérience vécue par la jeune fille au sein de cette forteresse. Prison obscure, froide, immense, écrasante et balayée de silence dans laquelle tout un chacun peut se retrouver inextricablement coincé un jour, le terrain de jeu de Ico peut être perçu comme le labyrinthe des pensées noires qui retiennent et effraient un individu qui souffre de cette terrible maladie. Comme l’est également la Reine, maîtresse de ce château, véritable image de la terreur castratrice qui souhaite échapper à la mort en voulant utiliser sa propre fille comme réceptacle spirituel et l’opprime au point de détruire en elle toute volonté propre, toute initiative, toute personnalité, tout début d’espoir. Ou comme ces ombres qui s’agglutinent autour de la chétive et impuissante Yorda et l’agrippent pour mieux l’attirer vers le fond. Ombres qui sont également le reflet des peurs, de la fragilité, du désespoir et des illusions qu’un esprit torturé peut parfois se créer et dont il tombe irrémédiablement captif.

La lumière n’est peut-être pas si loin, et quand on se retrouve seul face à ses démons et que l’on manque d’armes et de ressources pour les combattre, qu’avons-nous à perdre à saisir la main tendue par autrui ? Plus courageux et plus lucide pour trouver le chemin, le bienfaiteur que représente Ico sait qu’on est toujours plus fort à deux. Se rapprochant de Yorda car il partage avec elle la différence, l’envie d’évasion et l’oppression, et parce qu’il est d’une nature généreuse et innocente, il est probablement le mieux placé pour la comprendre dans cette prison de pierre. La secourant des ennemis à l’aide de son courage et de sa volonté, il reçoit en retour l’aide de ses pouvoirs pour débloquer certaines portes. Ne parlant pas la même langue, Ico et Yorda utilisent les gestes, les émotions, les regards et vont au-delà des mots et du verbal pour explorer le langage universel de l’amitié. Et ils se font la promesse implicite de se retrouver. L’important est d’être présent l’un pour l’autre. Une leçon d’amitié innocente, désintéressée et altruiste.

Shadow of the Colossus, ou une réflexion sur le bien-fondé de nos actes et sur l’amour

Monté sur son cheval Agro, le jeune Wander se rend dans un sanctuaire situé au milieu d’une vaste terre abandonnée, dans le but de passer un pacte avec une entité mystérieuse nommée Dormin. En échange de la mort de seize colosses contenant les parties de son pouvoir déchu, elle promet au garçon la résurrection de son amie Mono qu’il dépose sur une stèle en pierre, lui donnant l’iconographie de la princesse mise en sommeil par une malédiction. Partageant avec Yorda un teint immaculé lui conférant une certaine sainteté, cette femme se révèle bien être le seul humain vraiment innocent de cette histoire. En effet, la quête de Wander paraît rapidement humainement égoïste, quand le premier colosse abattu tombe, suggérant la souffrance, la peine, la compassion et surtout le sentiment d’avoir violé quelque chose de sacré et d’innocent. Pour sauver la fille qu’il aime, Wander est-il prêt à tuer un être vivant, voire même une force élémentaire et une divinité, qui ne lui a rien fait et qui n’a rien à voir avec le malheur qui le touche? A oublier ses principes? Au nom d’un pacte et d’un choix tous deux impossibles ?

Surtout, au fur et à mesure des affrontements, ce sentiment de culpabilité s’estompe et laisse place à l’émerveillement suscité par la rencontre de ces colosses majestueux. Et au respect. Le joueur se donne-t-il bonne conscience? Toujours est-il que chaque nouvelle rencontre devient un défi, que l’on doit résoudre avec les mêmes armes que le précédent. On se prend au jeu de se surpasser pour trouver le point faible de la bête, emporté par la beauté des décors et des antagonistes tout autant que par le challenge et la mise en scène épique. Et on en oublie alors, au moins pendant quelques minutes, le côté moral de notre quête qui se révèle tout sauf manichéenne. Ou alors, faut-il y voir un hymne à l’amour et au courage. A condition de le vouloir, on peut renverser une montagne. Et passer outre certaines règles morales pour accomplir un acte d’amour inconditionnel que l’on finit par comprendre, à défaut de l’excuser. Quoique cela dépendra probablement de l’expérience de chacun, et cela confère alors une certaine universalité à l’oeuvre et au message de Fumito Ueda.

Le soft suscite la réflexion dans les longues phases à cheval pour rejoindre le prochain colosse à abattre. Les décors vides, dépeuplés, désertiques et immenses sont là pour nous donner le temps de penser à nos actes, de douter, de méditer. Le verbe « to wander » signifie littéralement « errer, déambuler sans but ». Cela accentue probablement la notion de perte de repères, d’errance morale du personnage, dont les actes sont dictés par l’obsession, la douleur, le chagrin et une forme paradoxale d’altruisme envers Mono. La douleur du joueur à la mort de chaque colosse, l’amertume de la victoire que l’on sent destructrice sont à cet égard parfaitement transmises, là encore, au-delà des mots… Le silence et la solitude, tous les deux très pesants, instaurent la réflexion. Avec pour seul guide cette lumière à la pointe de notre épée nous indiquant le chemin à suivre, et avec pour unique ami ce cheval Agro – dont la mort est un déchirement et un moment bouleversant, on se rend vite compte que l’on manque complètement de liberté, une fois ce pacte scellé avec Dormin. Conséquence du choix de Wander, et qui n’est pas celui du joueur humain. La seule décision que ce dernier peut prendre, c’est celle de ne pas continuer son chemin, mais devant par conséquent renoncer à une aventure merveilleuse et rare. Et devant ce dilemme, il est encore seul, comme le suggère cette gigantesque terre inhabitée et silencieuse, où tout dort paisiblement et duquel il devient l’élément perturbateur et destructeur de l’équilibre installé.

Parmi les titres qui continuent de justifier l’existence de la PS2, de la rendre compétitive même face à sa puissante petite soeur, Ico tient une place de choix, aux cotés d ‘autres titres de légende tels Okami, pour ne citer que lui. Outre une réalisation qui en impose encore aujourd’hui, une véritable leçon de maîtrise tant narrative que visuelle, c’est avant tout l’intensité de l’immersion qui fait que jouer à Ico marque au fer rouge ceux qui ont eu la chance de s’y essayer. Replongeons dans cet univers onirique, à la rencontre d’une des plus belles réussites disponibles sur la console de Sony. Et comme à jeu exceptionnel, traitement d’exception, pour marquer cette semaine spéciale, et pour flatter vos oreilles de mélomanes au coeur sensible, chaque première phrase de paragraphe renverra à l’un des morceaux de la magnifique bande son du jeu. (oui, je sais, j’avais déjà fait ça avec Final Fantasy VI, et notre Garr préféré avait utilisé ce procédé sur son test de Megaman 2, mais à LSR, on aime la musique, deal with it!)

A Melody in the wind

Ico est clairement une expérience à part. Des décors à l’ambiance même du jeu, tout est nimbé de mystère, à la lisière entre décors verdoyants et brumes denses et magiques, ne dévoilant au regard du joueur que le strict minimum pour que ce dernier soit envoûté, aspiré dans cette histoire magnifique que lui seul pourra interpréter, son imagination ayant la part belle tout au long de cette aventure à nulle autre pareille. Le château dans lequel se déroule ce conte semble n’avoir de limites que celles de l’imagination. Au détour d’une salle aux proportions dantesque effleurée par la lumière du soleil, au sommet d’une tour séparant le dédale de l’abîme, l’ensemble oscille entre ruines labyrinthiques et brumes chargées de magie. Le vide ne l’est jamais vraiment et on entend dans la plainte du vent à travers les meurtrières quelque secret ancestral murmuré par les voix fantomatiques de ceux qui nous ont précédé dans ce lieux sans âge, en dehors du temps, à moins que le château ne travaille notre imagination à bras-le-corps, en quête d’une explication donnant un sens à notre périlleuse situation. Car de cette dernière, on ne sait que peu de choses.

De l’autre coté du miroir

Un enfant avec des cornes est emmené par une procession masquée au plus profond des entrailles d’un château partiellement en ruines par une procession. Il semble s’agir d’un rituel sacrificiel dont il est la victime désignée. Scellé par magie dans un sarcophage parmi des centaines d’autres, et abandonné là par les autres, il réussit néanmoins à s’en échapper. Seul dans les profondeurs de ce menaçant édifice, son attention est attirée par une cage. Dans cette dernière, un être englué d’obscurité lève la tête vers lui, et Ico (car c’est le nom du garçon) se fait happer par sa propre ombre. Il se réveille dans la même pièce. Dans la cage, d’une flaque d’ombre opaque s’échappe un fragile être de lumière qui ne parle pas sa langue. A peine l’enfant cornu s’éloigne-t-il d’elle pour trouver une sortie que jaillissent de flaques d’ombre des créatures noires et brumeuses évoquant certaines des belles réussites de Miyazaki (entre les noiraudes de Mon Voisin Totoro et les créatures frappées de malédiction dans Princesse Mononoké), qui emportent la jeune fille avec eux et s’enfoncent dans les flaques d’ombre. Ico la sauve de justesse, et une relation émouvante de pureté se met en place entre les deux personnages, qui vont conjuguer leurs efforts pour quitter cette forteresse hantée par la résonance du vent soufflant entre les vieilles pierres, et par une magie sombre et ancienne.

Expérience introspective, initiatique, Shadow of the collossus est d’une poésie à couper le souffle. Il a certes ses défauts : répétitif, colosses inégaux, parfois un peu terne, mais le principe de ce freluquet désespéré qui cherche à détruire des forces de la nature pour guérir la personne qu’il aime est une superbe parabole. Au fil de l’avancée on arrive à se demander si cela vaut le coup de continuer de supprimer ces colosses, impressionnants de bestialité, massifs, rebutants, pour redonner un peu de vie à cette frèle silhouette alongée. Le trouble persiste jusqu’au bout et fait de ce jeu une expérience inoubliable, intense. Une oeuvre majeure qui mérite sa réputation. Et qui se lance magistralement grâce à sa cinématique d’introduction. Entre silences et explications déguisées, nous sommes en présence d’une véritable oeuvre d’art qu’il faut que vous découvriez si ce n’est pas déjà fait.

Le Serpent

Si vous ne connaissez pas les émotions de mélancolie et de tristesse sans raisons, vous devez passer votre chemin. Oui Ico est un jeu d’art. Non pas un jeu artistique, mais bien l’incarnation vidéoludique de l’art que tout le monde semble aduler. Une sorte de transposition complètement interactive.

Si vous ne connaissez pas non plus, l’amour, la solidarité, et le partage, vous pouvez aussi passer votre chemin. Ico, c’est l’histoire d’une rencontre, entre deux êtres qui ne se connaissent pas. Qui ne se comprennent pas. Prisonnier de chaînes dont seul une entraide courageuse et insubmersible pourra briser.

Si vous ne connaissez pas l’habileté, les compétences de bases de combat à l’épée, la course dévolue à un échappatoire certains, vous pouvez encore et toujours passer votre chemin. Car avant tout, Ico est un jeu. Un jeu d’aventure dépaysant, d’action prenante, et de plateforme stressante. Ico est une expérience. Unique. Que tout gamer se doit d’avoir eu entre les mains.

Sirocco

Nous échapper… Mais pas sans elle

ICO ou comment allier la poésie et l’émotion à un jeu vidéo… sans oublier le rôle majeur de la musique biensûr ! Une voix envoutante, des personnages attachants… on y prend vite goût. Pas de discours mais ils se comprennent… ICO nous démontre bien que les jeux vidéos aussi sont créateurs d’art… dans tous ses aspects. Bonne écoute !

Elemuse