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Incarner le héros, l’Élu devant pourfendre et chasser de la surface terrestre les forces du Malin est un schéma simple et classique que le jeu vidéo a toujours aimé reprendre et utiliser. Mais ces chers démons digitaux, êtres définis comme tels de par leur nature de génies, anges déchus, esprits ou bien encore familiers, qui sont-ils vraiment : ennemis, compagnons ou nous-mêmes ? Une analyse de cette thématique dans le domaine du jeu vidéo tend à montrer que le médium a proposé et réussi nombre d’approches du sujet.

Deus Ex Manichéen

A tout seigneur des Enfers, tout honneur. Aborder le sujet du démon en particulier et du Diable en général dans le jeu vidéo renvoie tout naturellement à… Diablo. Le titre de Blizzard est le pilier du genre hack’n slash et donne dans l’éternel duel entre le Bien et le Mal. Plus précisément seigneur de la terreur, Diablo est là pour ennuyer les habitants de Tristram et des environs, avec ses frangins Méphisto et Baal. Et avec surtout une bonne armée fidèle, bien fournie et composée d’esprits, de fantômes, de démons qu’il faudra allègrement détruire. On est ici dans un schéma de défouraille jubilatoire, simple et directe, dans un contexte bien manichéen où le joueur incarne le gentil et puissant héros devant sauver le monde. Le détendu et rêveur Dragon Quest met également aux prises avec le Seigneur des Ténèbres. La série nippone investit de plus le personnage principal – muet et dont le manque de caractère permet beaucoup de projections de la part du joueur, d’une mission sacrée car il est généralement le Héros, l’Élu destiné à vaincre le méchant Satan. Les hardcores Ghosts’n Goblins et Ghouls’n Ghosts lorgnent du côté de la légende du roi Arthur, posant le cadre d’une quête à la rescousse d’une bien-aimée enlevée par les vils démons. Ils s’inspirent de sources médiévales, religieuses, châtelaines et familiales que le récent et également ardu Demon’s Souls emprunte aussi. Les légions démoniaques peuvent aussi représenter autre chose que le Mal pur : l’horreur et le dégoût. Les FPS Doom et Quake sont infestés de monstres répondant plus à des délits de faciès que de crainte devant leur toute-puissance. La boucherie n’est pas loin et c’est ici avec des flingues, des fusils et des lance-roquettes de space marines dévoués plus que destinés que le joueur explose les démons. Futuriste et technologique, l’atmosphère est malsaine, sale et sombre. Repousser l’Envahisseur, c’est également ce que proposent Okami et Okamiden avec de plus la possibilité d’incarner carrément une divinité. La conception japonaise du démon prend ici toute son expression, ainsi que le lien avec Dame Nature que tentent de ternir les alliés d’Orochi, serpent à huit têtes incarnant le Mal. Clover offre ainsi une représentation moins humaine de la lutte contre le démon, volontiers tournée vers le règne animal et le divin. Les guerres de clans sont au cœur de Ninja Gaiden et Onimusha, Nobunaga Oda l’antagoniste principal étant ici un rival ayant choisi de devenir un honni Oni au moment de sa mort. Le démon est ici une âme damnée, une forme humaine tourmentée comme les draugrs des séries occidentales The Elder Scrolls et The Witcher, les habitants des cercles de Dante’s Inferno et les plus célèbres de tous : les vampires, dont les serviteurs vidéoludiques les plus connus se trouvent dans Castlevania.

 

Les assassins de l’ombre ont toujours connus une certaine popularité dans le monde du jeu vidéo, ambigus, sombres, discrets, ils fascinent. Et depuis Shinobi en particulier, ils deviennent même les héros de certaines série emblématiques comme Ninja Gaiden notamment (Shinobi aura aussi droit à quelques suites, mais seules les jeux d’arcade et leurs adaptations sauront faire briller la série). Souvent cantonnés aux beat’em all acrobatiques, une série se démarque de ses pairs pour s’aventurer avec brio dans un genre squatté par un Serpent à succès (non, pas notre chef bien-aimé, un autre encore), l’infiltration, et réussir à s’imposer discrètement comme une alternative à la série des Metal Gear. Avant de se faire trucider par les fans de MGS, rebranchons mentalement la PS1, et voyons en quoi Tenchu 2 a non seulement offert une alternative au monde du ninjitsu vidéoludique, et en quoi son audace et sa qualité lui permettent de ne pas avoir à (trop) rougir aux cotés du pourtant excellent MGS.

Un mouvement dans l’ombre…

C’est en jouant à Saboteur sur CPC que je découvrais mon premier ninja vidéoludique, mais le premier à jouer le pickpocket avec mon argent de poche, c’est évidemment (évidence en tout cas pour ceux de ma génération) Shinobi, un des meilleurs jeux d’arcade de tous les temps, avec des musiques inoubliables dès le premier stage, une efficacité sans faille, et un héros qui balance des shurikens, tue d’un coup de katana bien rapide et vicieux (ou d’un coup de pied) lorsque l’ennemi s’approche trop, et maîtrise la magie. Pure bombe, Shinobi bénéficie d’adaptations qui tiennent la route et entre rapidement dans la légende, mettant du même coup le ninja sous les projecteurs. Est-ce l’ambiguité du ninja qui séduit, son coté implacable, maître en combat et dans l’art du camouflage (encore qu’il faudra qu’on m’explique comment un ninja blanc peut réussir un assassinat discret ailleurs qu’au Groenland, et en quoi le costume rouge arboré par certains adversaires relève du camouflage (le vert, encore, peut s’avérer utile sur une pelouse…)), assassin aux lisières du surnaturel, il y a de quoi faire travailler l’imagination. Ce qui est sûr, c’est que le ninja dans le monde du jeu vidéo devient « bankable ». Sega exploite le filon Shinobi, et la série des Shadow Warriors (à ne pas confondre avec Shadow Dancer, la suite arcade de Shinobi), ancêtre direct des Ninja Gaiden, voit le jour un an après et enchaîne les suites, et… Et bien en fait, les deux séries perdurent avec plus ou moins de bonheur, existent encore aujourd’hui (avec un peu de difficulté en ce qui concerne Shinobi), mais l’arrivée de la Playstation crée un vide. Tout se relance avec la PS2, ou la Xbox, mais pendant le règne de la PS, les deux majeures séries de ninjas se volatilisent dans un nuage de fumée et attendent peut-être tapies dans l’obscurité… C’est en tout cas de cette dernière qu’émerge un guerrier de l’ombre pour combler le vide, et ce dernier n’est pas du même acabit que ses prédécesseur. C’est un ninja, un vrai, prêt à tuer l’adversaire par derrière, utilisant artefacts divers pour se camoufler, assassinant sans pitié. Tenchu débarque, et offre tant au jeu de ninja qu’au jeu d’infiltration un souffle singulier.