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Mole Mania 1

De nos jours, pour connaître la popularité d’une licence de Nintendo, il suffit de jeter un œil au roaster du dernier Super Smash Bros. Et, surprise, Muddy Mole n’y apparait pas. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir été chapeauté par Miyamoto lui-même ou d’être sorti sur un support obscur. En fait, tout destinait Mole Mania à connaître un succès similaire à celui des autres titres de Big N : graphismes mignons, design éprouvé et technique impeccable. Pourtant, il est devenu à la Game Boy ce que Devil World est à la NES. Alors que s’est-il passé ? Antigoomba a mené l’enquête.

Mignon, mignon, mignon…

Mole Mania 2Ce n’est un secret pour personne : depuis l’émergence de la 3D et ses pionniers de la narration ingame, le média s’est transposé peu à peu sur les terres du cinéma. Le prochain David Cage ne fait plus sourciller personne, et les jeux épisodiques sur le modèle de Telltale se multiplient plus vite que les DLC du dernier Call of Duty. Je ne suis pourtant pas venu vous exposer mon opinion sur cette évolution du jeu vidéo ; au contraire, j’aimerais vous parler de ce qu’il l’a précédée : l’école centrée gameplay. Concurrencée mais loin d’être moribonde, celle-ci a pour illustre représentant le vénérable Nintendo, avec une constance quasi-parfaite sur le sujet.

Super Mario Bros. a déjà été commenté d’innombrables fois sur ce thème : le jeu a été pensé dans ses moindres détails (caméra, décor, sprites…) pour guider le plus naturellement possible le joueur au travers de ses niveaux. Ainsi, l’univers de Mario n’a de sens qu’à travers la lecture de son game/level design, car le gameplay en est la grammaire. Le fameux level 1-1, où chaque bloc, chaque note de musique sont placées avec une précision chirurgicale pour améliorer l’expérience de jeu résume brillamment la philosophie de cette école.

Mole Mania 3Notre Mole Mania se conforme sans surprise aux canons de Nintendo, et peut s’appréhender de manière assez juste comme une succession de donjons Zelda où l’on n’aurait conservé que les énigmes. Le pitch de la princesse à sauver fait ici place à l’enlèvement de la famille de Muddy Mole par le méchant fermier Jinbe. De la même manière que Peach était la carotte pour expliquer les pérégrinations de Mario, les taupes forment la récompense de fin de chaque niveau, après un affrontement de boss tout ce qu’il y a de plus codifié.

Lorsque je parlais précédemment de donjons à la Zelda, Mole Mania va jusqu’à utiliser le même système de tableaux en grille. Chaque case est l’objet d’une énigme qu’il faudra résoudre pour passer aux suivantes. Toutes reposent sur l’élément de gameplay central du jeu : la capacité de Muddy Mole de creuser le sol pour accéder à une map parallèle souterraine. On voit ainsi défiler un enchaînement de variantes fondées sur ce simple élément de gameplay, qui n’est pas non plus sans rappeler l’opposition monde normal / dark world des Zelda.

Twist : Nintendo se prend les pieds dans son tapis

Mole Mania 4Déjà cinq paragraphes, et aucune réponse : qui a bien pu tuer Muddy Mole ? Évidemment, les facteurs qui ont conduit à la chute de la taupe sont multiples, mais étudions-les principaux un à un.

J’ai brièvement évoqué son game design, qui tire son élégance de sa simplicité et s’adapte parfaitement au faible nombre de touches de la Game Boy. Ce n’est pas tant cette brique de base que l’utilisation qui en est faite à travers le level design qui donne au jeu tout son intérêt. Seulement voilà, usé jusqu’à la corde, il peine à tenir en haleine le joueur au cours des dix heures de l’aventure. Intelligent mais sans génie, le contenu parait forcé et finit par épuiser sa gamme au fil des variations. Seuls les combats de boss sortent du lot, en intégrant une composante action bienvenue pour se réveiller après une heure d’énigmes. Attention, je ne dis pas non plus que le level design est mauvais. Je pense juste que le jeu est trop étiré, ce qui nuit inévitablement à son rythme.

Mole Mania 5Une autre critique assez perceptible est la ressemblance entre Mole Mania et la série d’un certain héros au bonnet vert. Et à vrai dire, en le présentant comme un Zelda centré réflexion, ça donne un synopsis plutôt séduisant. Seulement voilà, on doit aussi faire une croix sur les combats, les objets, le monde ouvert et le design de l’univers si, comme moi, vous trouvez Link plus charismatique qu’une taupe. Ce souci de design peut paraître anodin, mais je le trouve caractéristique d’un manque d’ambition ambiant, qui se répercute jusque dans l’apparence du héros.

Tout cela est bien bon, mais nous n’avons pas touché la raison la plus embarrassante de cet échec : Mole Mania est sorti au Japon quatre mois avant un certain Pokémon Rouge, qui l’enterrera définitivement. Le consensuel contre l’audace, un Zelda réduit à des énigmes contre un RPG amélioré, une taupe face à des monstres de poche. La déroute était finalement prévisible et, aussi bon que soit Mole Mania, assez rassurante. L’espacement des sorties en occident n’aidera pas à se dépêtrer de la Pokémania, et achèvera d’entériner le destin de ce brave Muddy Mole, à jamais relégué au fond des listes Wikipédia des œuvres de Miyamoto.

À retenir

Pétri dans la meilleure farine par l’un des meilleurs boulangers, la recette fonctionne mais ne perce pas. Doit-on imputer ce manque d’ambition à la carrière sur le déclin de la Game Boy à l’époque ? Correct à tous les niveaux, Mole Mania souffre de cette absence d’éclat que l’on retrouvera pourtant chez le fameux Pokémon. Second couteau d’une console vieillissante, il reste une petite pièce d’Histoire obscure, à l’ombre de ses grands-frères dorés bronzant sous les spotlights.