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Les voyages forment la jeunesse, les jeux vidéo aussi. Et quand ils se mêlent les uns les autres? L’exploration a fait et continue de faire le succès des titres dits “open world” ou “sandbox”. Ces derniers concrétisent les rêves de mégalomanie et de liberté chers aux développeurs et aux joueurs. Cependant, le voyage vidéoludique n’a pas épousé cette seule facette de grandeur à l’air libre, parcourant les méandres de l’esprit, transformant certains huis-clos en forteresses gigantesques, rendant hommage via des clins d’œil à des endroits du monde réel ou transcendant ses limites culturelles, spatiales et temporelles.

Suivez le guide

Qui dit voyage, dit souvent vacances et dit aussi carte postale. L’évasion peut évidemment se faire via le plaisir des yeux et des images fixes. A travers leurs décors inspirés de lieux connus, les titres de Versus Fighting transportent le joueur aux quatre coins du globe. Street Fighter II, par exemple, envoie l’avatar choisi défier des combattants au Japon, en Chine, en Inde ou encore aux USA, permettant de découvrir des cultures différentes à travers les styles de chacun et les détails fournis par le background (couleurs, objets, vie des lieux). Cependant, le gameplay n’est pas ici exploratif et le joueur est totalement spectateur du voyage qu’on lui offre en toile de fond. Genre bien connu et apprécié, la plateforme propose sa manière de se balader, permettant de courir, sauter, arpenter des lieux luxuriants et divers. Mario sillonne bois et châteaux, tandis que Sonic fonce à travers la jungle et Sly grimpe des façades de bâtiments. Cloisonné et tracé, le voyage n’en est pas moins intuitif car il se crée par la pratique et le toucher : le contact avec le monde est concret et construit le périple. A une échelle plus grande, l’exploration de la planète Tallon IV dans Metroid Prime se fait par la progression, via l’acquisition d’items permettant d’atteindre des endroits aperçus auparavant mais inaccessibles jusque-là. Et si le voyage est certain et magnifique, il est également labyrinthique voire underground, et truffé de multiples allers-retours, diminuant ainsi le pourtant appréciable potentiel découverte du titre de Nintendo.

Vers l’intérieur et au-delà

Décrié pour ses couloirs (bien que moins sévèrement que son successeur portant le numéro XIII), Final Fantasy X a l’avantage d’offrir des plans et des paysages d’une grande profondeur et d’une diversité certaine. Mais surtout il propose, à travers le pèlerinage de Yuna et ses protecteurs, un voyage initiatique mêlant réflexion sur l’emprise de la religion sur les pensées, cheminement intérieur (Tidus) et questionnement sur l’Au-delà (Auron). Une plongée cérébrale et spirituelle que Psychonauts tente également, avec un ton certes beaucoup plus léger. Cet autre monde, il n’y a pas que Jean-Louis Aubert qui en rêve. Le jeune Sora de Kingdom Hearts piaffe d’impatience à l’idée de quitter son île natale en compagnie de ses amis. Les attendent une réalité alternative, des territoires à mille lieux de leur imagination, dans lesquels se juxtaposent même des ersatz de leurs propres personnes. A ce titre, The Longest Journey porte idéalement son nom car son héroïne April Ryan a le pouvoir de voyager entre les mondes, faculté dont elle sent les prémices lors de ses cauchemars lui semblant si réels. La valkyrie Lenneth, elle, ne cesse de faire l’aller-retour et le lien entre les humains et les dieux, portant au Valhalla ceux qui connaissent dans l’honneur la chose la plus sure et la plus effrayante : la mort.

A travers le temps et l’espace

Pour y échapper, pourquoi ne pas remonter ou faire avancer le temps. Le Prince de Perse ne fait rien d’autre que cela quand il échappe à une chute fatale en utilisant ses Sables. Cet autre grand fantasme humain, le jeu vidéo s’en sert aussi et surtout pour créer des scenarii ou des univers aux liens de cause à effet entre passé, présent et futur. Le Maximilien de Dark Chronicle aide la Monica de l’avenir à poser les bases d’un monde meilleur, en empêchant l’avènement d’un tyran et en construisant des villes pour leur donner d’autres perspectives. De même, Link alterne entre ses âges enfant et adulte pour repousser le Ganondorf d’Ocarina of Time et le sergent Cortez de TimeSplitters use de cristaux temporels en vue de détruire les racines d’une guerre ayant éclaté dans son présent. Les limites du voyage ne sont pas seulement temporelles, mais aussi spatiales. Et de même, s’inspirant encore de la science-fiction, le jeu vidéo part à la conquête des étoiles. Le voyageur intergalactique va donc écrémer les planètes composant les univers de Rogue Galaxy, Flashback, Star Ocean, Star Fox et autres Mass Effect. Les exemples sont nombreux et plus que de simples backgrounds où évoluent des vaisseaux ou des personnages se tirant dessus, l’inspiration astronomique permet surtout, comme dans tout bon space opera, d’édifier des planètes aux caractéristiques parfois uniques: le monde devient galaxie, le pays planète. L’échelle de l’univers du jeu le dispute malheureusement au cloisonnement des trajets entre les composantes (souvent expédiés via une simple cinématique) et des cartes à explorer en leur sein.

Et pendant ce temps en 2014...

Bordeciel, terre promise

La grande force des jeux issus de la saga des Elder Scrolls réside principalement dans la création d’univers aussi vastes qu’immersifs, et Skyrim (TESV pour les intimes) ne fait pas exception à la règle. Néanmoins, si le jeu à su conquérir un tout nouveau public tout en satisfaisant les joueurs des précédents volets, il demeure encore un petit groupe de puristes résistant encore et toujours à l’envahisseur…

Ces derniers reprochent au jeu sa simplification ainsi que la rigidité de son gameplay.
Pour ce qui est de la simplification, il est vrai que le jeu a été adapté afin d’attirer un nouveau public (moins expérimenté) mais on ne peut pas pour autant parler de simplification, en effet le jeu a su conserver des systèmes qui, une fois maîtrisés, peuvent sembler basiques mais qui demeurent malgré tout développés. Et en ce qui concerne la « rigidité » du gameplay, il s’agit là des contraintes issues du de l’adaptation sur consoles, en dehors de cela, le système de jeu n’est certes pas des plus dynamique mais il demeure une des caractéristiques de la saga.

Vous allez voir du pays...

Vous allez voir du pays…

Skyrim est un excellent jeu et je ne vous apprends rien en disant cela. Il a su apporter à la saga un réalisme et une cohérence (sociale, politique, visuelle et architecturale…). Il a su également donner à la saga une maturité qui n’était plus guère présente (Oblivion étant bien moins sombre) notamment grâce au contexte de guerre civile à laquelle il semble difficile de trouver un « gentil ». Sans être devenu des plus obscure, Skyrim à su donner plus de relief à la série des Elder Scrolls. La série à échangé peu à peu l’humour présent dans Oblivion contre une certaine profondeur, qui, même si elle n’est pas transcendante, reste très appréciable.

Mais on ne peut résumer Skyrim comme cela : ce jeu procure un pur sentiment de liberté tant dans l’espace, les actions que dans l’orientation du personnage. Une heure sur Skyrim c’est une succession d’aventures et de balades champêtres :
On se lève, on sort cueillir des plantes, on pénètre dans une grotte, on tue des bandits, on les dépouille, on mine, on arrive en ville, on se forge une meilleure armure, on enchante ces armures, on vend des objets, on se fabrique des potions, on va à la taverne, on boit une bière, on écoute les rumeurs, on se lance dans une bagarre, on fait un concours de boisson, on a mal au ventre, on ressort, on achète des sorts, on part explorer, on tue un ours, on le dépèce, on renforce son armure avec le cuir, on trouve une ferme, on coupe du bois, on leur vole des patates, on leur revend les patates, on s’enfuit, on croise un dragon, on est dans niveau 6, on court, on essaye notre nouveau sort, on lui tire des flèches, on l’affronte, on cri, on le massacre, on sauvegarde, on défonce un paysan innocent, on s’excuse, on attrape des saumons dans la rivière, on retourne en ville, on achète des objets inutiles, on rentre chez soi, on lit un livre ou deux, on se fait un repas, on va se coucher, PUTAIN YA UN MEC DANS MA CHAMBRE !! …. ha non c’est Lydia.
Et on se lève….

Pour tout dire j’ai du me faire au moins 7 personnages et j’ai toujours savouré le jeu comme si c’était la première fois. Et si les puristes peuvent lui reprocher ses défauts, c’est normal, mais pour ma part Skyrim restera LE jeu qui m’a procuré le plus de plaisir avec un sentiment de totale liberté.
Je ne vais pas m’étaler plus longtemps, si vous n’avez pas encore joué à Skyrim faites le, et si vous l’avez déjà fait : refaites le !

C’est MA ville

L’unité de lieu peut à l’inverse donner naissance à des espaces de jeu autrement plus grands. La série des Grand Theft Auto s’en est fait une spécialité, offrant des villes immenses dans lesquelles l’expression des idées les plus farfelues est possible et les moyens de les parcourir très nombreux. Ainsi, le joueur est libre de les arpenter en voiture, en hélicoptère, en taxi ou tout simplement à pied. La taille de la carte à explorer procure un sentiment de grandeur, d’ouverture vers l’extérieur, d’un monde qui dépasse la capacité de perception du joueur et qui lui donne envie de découvrir, encore et toujours. Ainsi, l’objectif devient de dépasser la simple et déjà grisante promenade, et de conquérir les rues voire leurs habitants. L’approche colorée et culturelle de Jet Set Radio la dispute à celle de Yakuza ou Sleeping Dogs, qui lorgne plus du côté des GTA avec leurs histoires de malfrats. Cette quête de la ville peut également se faire d’un toit ou de façon plus discrète. Les yeux de Faith de Mirror’s Edge découvrent sa cité par ses endroits les plus haut perchés, là même où Altaïr et Ezio de la saga Assassin’s Creed trouvent refuge pour mieux observer et cerner les lieux de leurs futurs crimes. Cette omniprésence de la ville participe surtout à faire d’elle un personnage à part entière, et c’est ce qui constitue sans doute une grande partie de la réussite de ces titres. Même si le chemin y est plus tracé et la liberté dans l’exploration moindre, Bioshock, avec sa Rapture, ne dément pas ce constat, bien au contraire. La cité sous-marine, avec sa culture, son ambiance et son histoire, écrase le joueur et attise sa soif de découverte de cette chose créée de la main de l’Homme et tellement grande qu’elle le dépasse.

L’appel du large

L’immensité est également le gros point fort des odyssées proposées par des titres comme The Elder Scrolls V: Skyrim, Red Dead Redemption, Õkami, The Legend of Zelda: Ocarina of Time et Dragon Quest VIII. Associée à la liberté de mouvement, de remplissage des quêtes pour certains, voire celle de changer la météo à sa guise pour d’autres, elle donne sans doute ce que le jeu vidéo du voyage a fait de meilleur. La contemplation des bâtisses, des couchers de soleil et des aurores boréales, les rencontres avec les espèces animales et végétales, la découverte des forêts, lacs, villes suspendues et autres vallées, l’incroyable diversité et la couleur des décors transcendent l’expérience du vagabond dans des mondes magnifiques et pleins de vie. Avancer vers l’inconnu avec peur et curiosité, en toute liberté et grâce à des moyens de locomotion variés (voiture, marche, bateau, cheval), donne envie d’explorer encore et toujours. A contrario, même s’ils sont plus vides, plus silencieux, plus monotones et moins habités, les mondes de The Wind Waker, du bien-nommé Journey et de Shadow of the Colossus mettent le joueur face à l’horizon, à l’immensité et à lui-même. Le bruit du vent, des vagues, des mouettes ou du sable accompagne et rythme ce voyage solitaire, personnel et intérieur. Comme peut le faire l’inoubliable ascension du Haut-Hrothgar dans Skyrim, sorte de pèlerinage pour l’Enfant-Dragon. Car en sus de découvrir des lieux dans ses périples digitaux, le joueur apprend également des différentes cultures du monde parcouru. Religions, rites, superstitions et styles architecturaux finissent alors de donner une touche, une consistance et un crédit à ces univers foisonnants.

A retenir

Le jeu vidéo a ainsi proposé une grande variété de voyages. Allant toujours plus loin sur terre, dans les airs ou sur les mers, franchissant les limites de l’espace-temps, le medium a engendré des titres dont le sentiment de liberté et l’exploration sont les atouts incontestables. Surtout, le pari d’offrir un vrai voyage au joueur est depuis longtemps réussi. Il reste certainement au jeu vidéo à explorer (justement) et à exploiter de manière plus approfondie certains univers, comme les odyssées dans l’espace.

Totof

La mythologie nordique est, sous bien des aspects, très épique, très riche. Faisant la part belle aux guerriers valeureux et à des images divines naturelles comme l’Arbre-Monde, elle porte avec elle un souffle formidable qui lui donne un charisme différent et classieux. Pas étonnant alors qu’elle fût l’inspiration de nombreux jeux vidéo, et pas des moindres qui plus est. On pense évidemment à Valkyrie Profile, Odin Sphere, ou Skyrim, par extension. Si le RPG est naturellement le genre qui a le plus puisé dans cette mythologie, il convient aussi de distinguer les différences d’approches entre les développeurs japonais d’une part – on notera tout de même le MMORPG coréen Ragnarök Online qui reprend le principe de la guerre entre dieux, humains et démons – et les occidentaux d’autre part.

Du côté du Pays du Soleil-Levant

En reprenant directement certains personnages et divinités du folklore nordique, le jeu vidéo nippon se plaît à mêler dans sa narration les grands enjeux de l’univers (Valhalla, Ragnarok) et les histoires romantiques intimistes. Très probablement le jeu le plus représentatif de cette idée, Valkyrie Profile sort le 22 décembre 1999 au Japon et acquiert rapidement au sein de la communauté import/J-RPG un statut… mythique, justement. Pièce d’orfèvre de Tri-Ace, ce titre mêlant plateforme, tour par tour et combos, propose d’incarner Lenneth, valkyrie chargée de recruter les Einherjars, guerriers valeureux morts au combat, en vue du Ragnarok, apocalypse de la mythologie nordique.

C’est ainsi l’occasion d’écrire et de partager le sort tragique de ces personnages. Servi par une bande originale fantastique composée par Motoi Sakuraba, Valkyrie Profile est poignant et au-delà des enjeux colossaux imposés par Odin, le seigneur des Ases – qui apparaît aussi comme une G-Force imprévisible et redoutable de puissance dans Final Fantasy VIII sur son fidèle destrier à huit pattes Sleipnir – se tissent une histoire d’amour et un dilemme forts pour Lenneth, troublée par son passé et déchirée entre son devoir et ses sentiments pour Lucian.

Valkyrie Profile – La Lenneth Team face à ce malotru de Loki

Le mariage avec le design japonais et la construction J-RPG fait des merveilles, pour donner probablement le plus grand jeu inspiré de cette mythologie. Surtout, il sait procurer au joueur le sentiment de puissance, signature de ce folklore, à travers ces décors épiques ou les formidables attaques et pouvoirs de ces dieux que l’on doit rencontrer et/ou affronter (Odin, Loki, le loup Fenrir, qui prête aussi son nom à des armes ultimes de Dissidia Final Fantasy et Kingdom Hearts II) ou avec qui collaborer (Freya). Valkyrie Profile n’hésite pas non plus à utiliser d’autres mythes, comme en attestent Brahms le vampire ou Lezard Valeth le sorcier.

Avec les mêmes idées de game design et de personnage principal habité par deux volontés voire deux entités (l’une divine et l’autre humaine), Valkyrie Profile 2: Silmeria, sorti en 2006, est une préquelle et narre l’aventure de Silmeria, valkyrie déchue pour avoir désobéi à Odin et qui se retrouve pourchassée par sa consœur Hrist. Cependant, son orientation hardcore gamer et surtout son relatif manque d’empathie envers les Einherjars en font un jeu de qualité moindre et pas aussi marquant que son prédécesseur. Un troisième volet, sous-titré Covenant of the Plume, relate quant à lui la vengeance de Wylfried envers… Lenneth. Cet épisode prend la forme d’un tactical-RPG, tout comme Valkyria Chronicles qui, malgré son nom, pioche plus qu’il ne relate dans la mythologie nordique, dans le but de créer ses propres légendes.

Odin Sphere – On n’attend plus que le Chapelier Fou pour passer à table

Un mariage entre destins personnels, histoires intimes et sort du monde et considérations des dieux, une dualité entre sentiments humains et desseins célestes, qui constituent un grand écart souvent usité par le RPG japonais. Et ce n’est pas autrement qu’est construit Odin Sphere, titre de Vanillaware sorti en 2007 puis remasterisé en 2016. Cet action-RPG propose d’incarner plusieurs personnages – notamment la valkyrie Gwendolyn, chacun ayant son histoire qui va croiser petit à petit celle des autres, pour donner à l’ensemble l’identité d’un conte magnifique. Le gameplay est également en 2D, avec des donjons à compléter, mais manque de la dimension verticale d’un Valkyrie Profile. Il n’a également pas tout son souffle épique, mais en contrepartie, Odin Sphere propose un lyrisme et un romantisme qui dénotent et lui offrent une identité certaine, se détachant plus de son modèle initial mythologique que ses confrères, tout en ne le reniant jamais. D’ailleurs, Mercedes, l’un des personnages jouables, se nomme en réalité… Yggdrasil.

Dragon Quest IX – Une autre idée du Paradis

C’est sur cet élément fondamental de la mythologie nordique, l’Arbre du monde, que reposent les neuf royaumes Ásgard, Vanaheim, Álfheim, Midgard, Jötunheim, Svartalfheim, Niflheim, Muspellheim et Helheim. Il est également le cœur du monde de Dragon Quest IX : Les Sentinelles du Firmament, sur lequel les Célestelliens, sortes d’anges que les religions monothéistes ne renieraient pas, veillent et nourrissent en vue de le faire fructifier. Ils veillent également sur les humains, ajoutant à la place centrale et vitale d’Yggdrasil le rapport ténu entre divinités et humains évoqué précédemment. Si ses feuilles sont des objets connus de la série Dragon Quest servant à ressusciter, l’arbre occupe également un rôle majeur dans d’autres productions nippones, comme Tales of Phantasia  (Arbre de Kharlan qui fournit le mana essentiel à la vie) ou Lightning Returns: Final Fantasy XIII.

Il y a sinon également beaucoup d’évocations d’Yggdrasil ; l’arbre Ifa de Final Fantasy IX en est fortement inspiré, ou on y fait directement référence dans d’autres jeux : patronyme des soeurs Mithos et Martel dans Tales of Symphonia, objet dans Xenogears ou Shadow Hearts, lieu dans Breath of Fire III ou Mega Man X… Comme les autres éléments de la mythologie nordique, son identité et sa fonction originelles sont respectées puisqu’il est toujours associé à la vitalité. Le jeu japonais reprend donc à son compte ces légendes, à la fois pour leur rendre hommage, créer de nouveaux univers et leur insuffler une patte enchanteresse par le biais d’une émotion, d’une identité et d’un design très nippons.

TEMPSMODERNEchildcover

Annoncer la sortie d’un J-RPG quand on s’appelle Ubisoft Montréal, il fallait oser, quand même! Et pourtant, ça n’a pas refroidi Patrick Plourde qui, après avoir oeuvré sur un Far Cry 3 massif, a eu carte blanche pour développer un projet intimiste, revendiqué « indé » – comprenez par là avec une équipe de moins de 150 personnes (dix fois moins, en fait). Les puristes se gaussaient en attendant l’immanquable faux pas, en l’espérant, car on ne désacralise pas le J-RPG comme ça, je veux dire, merde, le « J », il est pas là pour rien, si ?!  Pourtant, les mêmes puristes réactionnaires auraient dû non seulement faire un peu plus confiance aux images somptueuses que les bandes annonces nous avaient laissé entrevoir, et auraient dû se souvenir que le J-RPG n’est plus une question de localisation mais plutôt de codes spécifiques, de modes opératoires que quiconque peut s’approprier… A condition de les comprendre, de les aimer. Et Child of Light, c’est en partie ça, une déclaration d’amour à un genre qui aura bercé bon nombre d’entre nous. Mais bien évidemment, il est bien plus que ça, et son adaptation récente sur PSVita nous offre l’occasion revenir sur un jeu qui touche au coeur…

Il était une fois…

Les contes pour enfants ont leur part d'ombre, et l'illustration d'Amano est là pour le rappeler, A child of Light in a world of Darkness.

Les contes pour enfants ont leur part d’ombre, et l’illustration d’Amano est là pour le rappeler, A child of Light in a world of Darkness.

Et non, je ne céderai pas à la tentation de parler en rimes, ni d’introduire cette critique sur le mode du conte pour enfant. Ce serait redondant, dans la mesure où le jeu le fait tellement bien. Car c’est bien d’un conte qu’il s’agit. On serait tenté d’ajouter « pour enfant », mais ce serait probablement une erreur, bien qu’indéniablement, ce soit dans l’essence de ces derniers que l’inspiration formelle et scénaristique du jeu plonge ses racines, avec en son centre le thème du passage à l’âge adulte, entre autres éléments puisé à la source de l’imaginaire collectif. Mais d’une part, les contes originels ont cette part de noirceur que  les relectures contemporaines de ces mêmes contes n’ont eu de cesse d’édulcorer. La grand-mère survit au loup, la sirène ne meurt pas de chagrin, la Belle Au Bois Dormant ne se fait pas violer pendant son sommeil par des nains démoniaques (euh, je confonds peut-être avec l’adaptation en film que j’ai vu en VHS et que personne ne semble connaître – à part Yannou -, c’est bizarre…), bref, les contes ancestraux ont la vie dure dans notre culture aseptisée, et c’est très mal, car toute la symbolique formatrice passe à la trappe lorsqu’on veut préserver nos têtes blondes. Bruno Bettleheim nous a mis en garde au début du siècle, mais visiblement Walt Disney a eu la flemme de lire Bettleheim. Enfin, je m’énerve et je m’égare… Revenons-en à Child of Light, qui malgré une certaine légèreté de ton qui convient à tout public, porte en lui cette once de noirceur qui fait la force du véritable conte. Et d’autre part, le public visé semble être, plutôt que le jeune public, l’enfant qui sommeille en nous autres, les adultes, ceux qui ont grandi avec une autre forme d’histoires de chevet : les J-RPG. Mais je reviendrai sur ce point plus loin.

Une introductions sobre et efficace.

Une introductions sobre et efficace.

L’histoire est introduite avec justesse et concision par une série d’images entre vitraux et peintures échappées d’un livre de conte illustrant le funeste destin d’Aurora, jeune princesse ayant perdu sa mère, puis – comme si ça ne suffisait pas – empoisonnée, semble-t-il, par la nouvelle compagne du roi, laissant ce dernier dépérir de chagrin. Pourtant, au lien de s’éteindre, Aurora se réveille dans un lieu mystérieux, à la fois enchanteur et inquiétant, le monde de Lemuria. Une petite boule de lumière répondant au nom d’Igniculus – du latin, qui se traduit malheureusement non pas par « arrière-train enflammé » mais « petite flamme » (ce qui fait un peu plus sens, en même temps) – se joint à elle pour la guider, car si la princesse ne souhaite que rejoindre son monde et réconforter son père croulant sous le poids de la tristesse, elle ne pourra le faire qu’en se pliant aux règles qu’une prophétie locale édicte, lui imposant la lourde tâche de sauver ce monde des ténèbres. Si classique qu’elle soit – tout du moins au départ -, cette histoire nous est contée avec une véritable justesse de ton – que certains ont dit trouver ampoulé en français, mais qui ne m’a à aucun moment dérangé, ayant pourtant goûté à la version française et à la version anglaise, cette dernière étant néanmoins un cran supérieure -, et s’avère plus archétypale au sens noble du terme que simpliste, à la croisée des codes du conte et du J-RPG, les mariant avec brio.

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Il est de ces jeux qui n’ont pas eu un succès aussi important que certaines licences phares, mais qui ont définitivement marqué leurs pratiquants, membres d’un public dit “connaisseur”. Parmi ceux-là, il y a par exemple Valkyrie Profile et, dans une moindre mesure, Dark Chronicle. Il y a surtout Vagrant Story, sorti sur PlayStation en 2000. Ce RPG est l’œuvre d’un certain Yasumi Matsuno, connu à l’époque pour son travail de directeur et scénariste de Final Fantasy Tactics, et qui sera plus tard à la barre du douzième épisode de la saga de Square. Se déroulant toujours dans ce fameux univers d’Ivalice, Vagrant Story est un titre magistral. On parle tout simplement là de l’un des plus grands jeux vidéo à avoir vu le jour.

Sex and politics

images (2)Vous êtes Ashley Riot, membre de troupes d’élite des forces royales de Valendia, plus précisément de l’unité RiskBreaker. Le gars ne semble ni très loquace, ni très joyeux. On l’apprendra assez vite, il a vécu un drame familial traumatisant mais il n’est pas comme un certain Kratos, qui lâche plutôt une rage bien plus expressive. Ashley est un soldat méthodique, précis et sûr de sa force, et il est à la poursuite de Sydney Losstarot, chef du mouvement religieux Müllenkamp. Ce dernier vient d’assiéger la demeure du Duc Bardorba. Il arbore un immense tatouage dans le dos, représentant une épée en forme d’étoile et il est venu chercher une certaine clé et surtout, kidnapper Joshua, le fils du seigneur. La lutte s’annonce féroce et les compositions connues de Hitoshi Sakimoto, avec leur rythme soutenu, leurs notes généreuses et leurs sonorités de cordes, viennent le confirmer.

La scène d’introduction de Vagrant Story est un délice de rythme, d’alternance de séquences, de gros plans et de vues macroscopiques. Surtout, elle sait se suffire de l’ambiance musicale, parce qu’il n’y a aucune voix, seulement des bulles de texte qui s’intègrent et construisent le tempo sûr et juste du soft, tout en s’accordant parfaitement au trait splendide du character design. Dans ce monde médiéval aux teintes sombres et marron, les intrigues politiques nourrissent une fantastique histoire tripartite faite de faux-semblants et de savoureux conflits d’intérêt. En effet, Ashley n’est pas le seul à vouloir choper Sydney, puisque Romeo Guildenstern, leader de la caste secrète des Crimson Blades, est lui aussi sur les traces du blond illuminé pour de mystérieuses raisons. D’ailleurs, qui est réellement ce vagabond auquel le titre du soft fait référence?

L’aventure se situe principalement dans la cité millénaire de LéaMundis, dans lesquelles vivent bien entendu toutes sortes de créatures pas très accueillantes. Oui, parce que si son architecture est grandement inspirée de la commune française de Saint-Émilion, Vagrant Story est avant tout un dungeon crawler et il faut le voir comme une succession de niveaux labyrinthiques emboîtés, allant images (5)de la cave à vin à la place de l’église, en passant par les bâtisses gothiques et autres tombeaux. Certains endroits ne seront d’ailleurs accessibles que lors de runs subséquents, ce qui entretient entre autres choses l’énorme replay-value du soft. Le level design propre permet même la mise en place de petites énigmes consistant à déplacer des cubes de poids différents pour accéder à certaines corniches ou se projeter au-delà d’une crevasse. Un principe comparable à quelques casse-têtes de Zelda et au jeu de taquin.

La perfection n’est pas de ce monde, parait-il. De plus, d’aucuns la trouvent ennuyeuse. Même si j’ai changé avec le temps, et même si je ne suis plus à la recherche de l’immaculée conception, je me dois de reconnaitre que quand j’essaie de me remémorer les jeux vidéo les plus aboutis auxquels j’ai pu m’adonner, Valkyrie Profile est l’un de ceux qui reviennent en premier. Et il est tout sauf emmerdant. Aussi mythique que la mythologie nordique sur laquelle il se base, le titre d’Enix possède tous les atouts d’un RPG: un système de combat fabuleux basé sur des combos de touches de la manette PlayStation attribués chacun à un personnage, une histoire à la fois intimiste et épique, des furies dévastatrices (Nibelung Velasti!), une bande-son fabuleuse menée de main de maitre par Motoi Sakuraba (qui atteindra des sommets avec l’épisode suivant dénommé Silmeria), des adversaires et des protagonistes d’une classe incroyable (Brahms, Freya, Odin, Lenneth, Arngrim et Bloodbane en tête) et un design 2D magnifique. Et il ne faut surtout pas oublier l’émotion que Valkyrie Profile procure car c’est LE point fort du jeu. J’avoue avoir été plus que touché par les destins funestes des différents einherjars recrutés par Lenneth.

Totof

 

Valkyrie Profile. Il y a de ces titres qui font frémir des hordes de gamers par leur simple évocation, tout fébriles en repensant aux délices d’une aventure vécue le temps de quelques heures derrière son écran. Plus que tout autre genre, le RPG jap se prête particulièrement bien à ce phénomène. Et plus que tout autre RPG jap, ce Vallyrie Profile semble outillé pour nous faire vivre une grande histoire. Véritable pilier du j-RPG avec ces copains FF6, Chrono Trigger et quelques autres lascars oubliés de l’histoire, jeu culte parmi les jeux cultes, je vous propose une analyse de ce titre qui reste tout de même assez obscur en dehors des petits cercles d’amateurs de RPG.

Tri-Ace, grande maison du RPG jap

En 1986 un petit studio de développement, la Wolfteam se met en place. A sein de cette boîte, trois personnes clés : Yoshiharu Gotanda, Masaki Norimoto, et Joe Asanuma. Peu à peu se met en place un projet spécial, un RPG visant à tenir tête aux blockbusters de Squaresoft et Enix, son nom : Tales Phantasia, édité par Namco. Un développement assez chaotique, avec selon la légende un Namco se montrant excessivement intrusif dans ce projet, au point de contredire voir contrecarrer certaines idées des développeurs. Le titre par exemple, qui passera de Tales Phantasia au fameux Tales of Phantasia. Résultat, pas mal de membres de la Wolfteam dont le fameux trio Gotanda-Norimoto-Asanuma décident de quitter la boîte en plein milieu de développement, et de repartir à zéro, en fondant un nouveau studio qui deviendra mythique au fil des années : Tri-Ace. Tri-Ace, ça fait partie de ces quelques boîtes au parcours symptomatique de l’évolution du RPG jap ces vingt dernières années. Ayant porté le RPG en plein âge d’or dans les années 90 par des Star Ocean, et surtout Valkyrie Profile en 99 ; aujourd’hui un peu dépassé, ne sachant pas vraiment où aller malgré quelques sorties sympas dans les années 2000  (Star Ocean 3 et 4,  Radiata Stories, Infinite Undiscovery, resonance of Fate…).

Un voyage en plein mythologie nordique

Une des choses les plus marquantes de ce Valkyrie Profile, c’est son background sur fond de mythologie scandinave. Assez inédit à l’époque, toujours aussi original aujourd’hui. Je vous invite à cliquer sur l’image tout-de-suite à droite, c’est un petit résumé fait avec amour des plus grands mythes nordiques. Ce jeu nous plonge en plein cœur de cet univers, légèrement déformé par la culture manga des gens derrière le projet. Quelques petits écarts donc, mais toujours ce côté très théâtral dans la mise en scène, qui colle si bien à la mythologie. Oui, Valkyrie nous plonge dans une pièce, ce sera une tragédie. Odin, prévenu par des oracles que le dénouement final est proche, fait appel à Lenneth, une des trois sœurs Valkyries pour accueillir les âmes de héros humains mourant, afin de constituer son armée céleste en vue du Ragnarok. Le truc le plus essentiel de ce jeu, ce qui fait sa grande force, son originalité et son identité, c’est ce parfum de mort qui hante toute notre progression. En tant que Valkyrie, on va suivre les derniers instants de vie d’une vingtaine de personnages, avant de les recruter dans l’armée de notre roi Odin. Ces passages, sous forme de cut-scenes à l’ancienne (dialogues avec jolis artworks des persos au fond), jonglent la plupart avec des thèmes très forts : amour, haine, amitié, envie de vivre, sacrifice, abandon, nostalgie, mélancolie… Souvent bien écrites, et assez touchantes, renforcées par des musiques magistrales, elles nous permettent d’avoir un réel affect avec chacun de ses personnages, une vingtaine au total, qui viendront combattre dans notre équipe, avant de partir pour la guerre du Ragnarok. Bien sûr c’est pas grand chose, et ça reste assez cliché dans l’ensemble, mais ça va tellement plus loin que la plupart des RPG habituels que si on apprécie le genre, on ne peut rester insensible à tout ça.