Qu’arrive-t-il à un monde dont le héros tombe au combat ? Un siècle après cette défaite dévastatrice, Breath of the Wild est moins l’histoire d’un sauvetage du monde qu’une quête de rédemption ; de vengeance. Chevalier-servant perdu au milieu des spectres de ses amis défunts, champion amnésique se raccrochant désespérément à la figure mystique d’une princesse absente, l’objectif unique de ce Zelda donne le ton : abattre le Fléau Ganon. Héros messianique rappelé à la vie dans le seul but de tuer, vous ne sauverez personne dans Breath of the Wild : car qui reste-t-il à sauver ?

Écrasé par l’immensité des terres d’Hyrule, le joueur est une poupée de chiffon à la merci d’un monde hostile. Foudroyé par une météo capricieuse, embrasé aux abords d’un volcan, gelé sur les hauteurs montagneuses : le premier ennemi auquel on doit faire face, c’est la terrible indifférence d’un univers dont on a perdu la couronne. Plus d’expérience guidée, fini les compagnons pénibles et les tutoriels infinis. Ici, les armes se brisent et les cœurs fondent, l’endurance est maladive et les monstres nous terrassent trop souvent en un coup. On apprend vite à mourir, et cet écran « Game over » a des relents de « You died ».

Alors il faut ruser, constamment. Exploiter l’incroyable synergie d’un gameplay à l’émergence systémique. Chaque situation est un problème, chaque problème se résout selon votre imagination. Pour traverser le courant d’une rivière, on commence par s’élancer à la nage, dérivant un temps avant de finir noyé à bout d’endurance. Alors on le survole en paravoile du haut d’une falaise, on abat un arbre pour s’en faire un pont, on érige des barrières de glace, on se crée un chemin de coffres, jusqu’à bâtir, délirant, un authentique canon qui nous propulse avec des bombes.

Chaque rivière sera franchie, chaque monstre, abattu. Des collines qui nous intimidaient au début, on gravit les plus hautes montagnes d’Hyrule. À l’astuce, à l’audace. Du haut des cimes des neiges éternelles, on se prend à contempler le panorama de notre conquête. Ce monde qui s’étend à nos pieds, pleinement, entièrement, du volcan jusqu’au désert, de l’océan jusqu’au château. Ses proportions titanesques ne nous effraient plus. Soulevé par le mélange d’ivresse et de vertige d’une exploration euphorique, on souhaiterait se jeter dans le vide : planer, courir, escalader une montagne encore plus haute, gravir une tour encore plus grande. Alors, insidieusement, une nappe de notes mélancoliques résonne, comme pour nous soustraire à notre autofiction épique.

On s’était perdu. Égaré dans une exploration qui est notre rocher de Sisyphe, noyé dans la collecte infinie d’objets abscons, on se surprend à papillonner de sanctuaires en tours. Il faut se ressaisir, reprendre la route, accomplir notre mission. On opère le périlleux trajet jusqu’au village de chaque peuple, on réactive une par une les créatures divines pour affaiblir le Fléau Ganon. Accueilli par le spectre de nos anciens compagnons, champions légendaires de leurs races, on navigue du Piaf suffisant au Goron vaillant, de la Gerudo revêche à la déchirante Zora. Toujours sur fond d’échec, la défaite originelle d’une princesse qui n’était pas à la hauteur.

Breath of the Wild, c’est l’histoire d’un Zelda manqué. On l’oublie, à l’image de notre héros amnésique, trop occupé à perfectionner notre équipement, à défricher cette carte à l’extravagante richesse. Nous ne jouons pas au successeur de Skyward Sword, mais à la suite de ce successeur. Un épisode fantôme, jamais nommé, jamais développé, que l’on distingue dans les souvenirs des personnages et les reliques d’un gameplay enterré. On l’aperçoit dans cette tablette sheikah, avatar virtuel du gamepad de la Wii U. On le retrouve dans cette grande guerre contre Ganon, toujours racontée mais jamais vécue. Pour cause, ce Zelda n’a jamais existé : sa guerre a été perdue, son héros tombé au combat. Si Breath of the Wild est révolutionnaire, c’est parce qu’il s’érige sur ses ruines. Il a appris de ses erreurs, il s’est approprié ses victoires. Il en retire un gameplay aussi surprenant que ciselé, intransigeant et unique.

Ce Zelda est un chef-d’œuvre au panthéon de la série la plus vénérable du jeu vidéo. La démonstration de force d’un Nintendo renversant, capable de réaliser à son premier essai le meilleur monde ouvert jamais créé. Un monde aux textures déplorables et à l’aliasing prononcé, à l’équilibrage douteux et au framerate instable. Mais un univers de liberté grisante aux possibilités infinies, un terrain de jeu sublimant l’émergence d’un gameplay obsessif.

Alors on terrasse Ganon. On sauve le monde, mais on ne sauve personne. Car Breath of the Wild, c’est la légende d’une princesse de flashbacks. Des souvenirs douloureux, dispersés, essaimés le cours de ce long souffle de la nature.

Antigoomba

Informations sur le jeu

Plateformes : Wii U

Genre : Action Aventure

Développeurs : Nintendo/Monolith

Éditeur : Nintendo

Date de sortie : Mars 2017

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  1. […] encore plus aujourd’hui de l’influence qu’a eu Shadow of the Colossus sur la série Zelda, et surtout sur les Souls. Les liens sont évidents et assumés: de l’atmosphère silencieuse aux […]

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